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Joseph Chinard, Phryné sortant du bain

Joseph Chinard, l’un des artistes favoris du régime impérial, montra au Salon de 1810 une petite rétrospective de son oeuvre. Deux sculptures notamment étaient présentées : une « Andromède, groupe en plâtre » (no 939) et une « Phriné sortant du bain » (no 945). La première est une version d’une de ses oeuvres les plus célèbres, Persée délivrant Andromède, et la seconde peut être identifiée – grâce au sujet – avec la terre cuite du Louvre. Ces deux sculptures ont été conçues par Chinard durant sa jeunesse : le groupe en terre cuite de Persée délivrant Andromède obtint le premier prix au concours Balestra de l’Académie de Saint-Luc à Rome en 1786 ; et Phryné porte le nom de l’artiste, « CHINARD SCULPTEUR », en lettres capitales estampées dans la terre. L’usage de cette sorte de cachet est attesté sur quelques oeuvres. Il est probable que cette pratique du « cachet » a été abandonnée dès le retour en France de Chinard, en 1787, car il semble qu’on ne le retrouve pas sur les oeuvres postérieures.

Chinard, après avoir suivi des études à l’école de dessin de Lyon et exécuté quelques travaux dans sa ville natale, fit le voyage d’Italie grâce à la protection d’un amateur, le chevalier de La Font de Juis. Il arriva à Rome en 1784, est cité en 1786 parmi les étudiants de l’Accademia del Nudo du Capitole et obtint cette même année le prix, très convoité, de l’Académie de Saint-Luc. Il retourna en France dès 1787. En dehors du Persée et Andromède, l’activité de Chinard à Rome est connue par des copies d’après l’antique (il en envoya trois au Salon des arts de Lyon en août 1786).

Phryné était une courtisane grecque vivant au IVe siècle avant J.-C. Originaire de Thespies, en Béotie, elle se rendit à Athènes après la destruction de la ville par les Thébains. Maîtresse du grand sculpteur Praxitèle, elle aurait servi de modèle pour la Vénus de Cnide et pour deux portraits qu’elle aurait offerts l’un à sa ville natale, l’autre à Delphes. L’une des statues du type de la Vénus de Cnide est la Vénus du Belvédère au Vatican, une oeuvre célèbre à Rome depuis la Renaissance, qui figure dans les anthologies gravées les plus répandues (Perrier, 1638 ; Maffei, 1704) et qui a été commentée par Falconet et Mengs. Cette Vénus est pudique, comme celle du Capitole admirée par Winckelmann, mais d’une seule main : la main gauche laisse la poitrine découverte pour tenir une longue draperie ; les deux marbres antiques ont un vase posé à côté des jambes de la déesse.

L’histoire de la courtisane aimée et inspiratrice du sculpteur était bien connue, à l’aune de sa proverbiale beauté. Deux anecdotes la concernant peuvent avoir inspiré notre sculpteur. La première décrit Phryné allant se baigner à Éleusis devant une foule d’admirateurs : l’apparition de sa nudité suscita la création de deux chefs-d’oeuvre, la Vénus anadyomène peinte par Apelle et la Vénus de Cnide sculptée par Praxitèle. La seconde met en scène la courtisane accusée d’impiété et traînée au tribunal de l’Aréopage : le seul aspect de sa nudité, qu’elle dévoila elle-même théâtralement, selon la version donnée par Quintilien, l’innocenta de toute charge, sa beauté hors du commun étant le reflet de la déesse elle-même. Ce dernier épisode était le plus connu au XVIIIe siècle.

C’est le premier récit qui est la source directe de notre statuette en terre cuite. Phryné « sort du bain », comme l’indique le livret du Salon de 1810 ; elle s’apprête à se couvrir de la draperie pour s’essuyer, ce que semble suggérer le mouvement des mains. Elle est montrée dans une nudité complète, avec un vase à côté d’elle comme la Vénus de Cnide : Chinard s’est substitué en quelque sorte à Praxitèle en sculptant ce grand corps épanoui avec un regard d’amant.

Le sculpteur exhibe la beauté de Phryné dans une représentation somptueuse et de grande taille, nous offrant une transcription personnelle de sa vision de l’Antiquité. Si l’on compare la terre cuite avec le marbre du Belvédère, on remarque que les proportions du canon féminin ne sont pas éloignées : le corps est bien en chair, les hanches et les cuisses larges. Le visage en revanche appartient au monde de Chinard : Phryné est soeur d’Andromède, avec son nez droit et ses cheveux frisés. La trouvaille de la composition est bien entendu le grand drapé élégamment frangé que notre héroïne soulève au-dessus de sa tête, faisant descendre autour d’elle une cascade de plis. Le revers est coquin : notre Phryné est callipyge et dévoile ses fesses, ce qui nous ramène d’ailleurs (était-ce volontaire de la part de Chinard ?) à une anecdote supplémentaire selon laquelle le postérieur de la Vénus de Cnide suscita une adoration passionnée de la part d’un admirateur… Il est piquant de constater que strictement à la même période Houdon conçut un autre chef-d’oeuvre callipyge, sa célèbre Frileuse (marbre, Montpellier, musée Fabre) : les deux oeuvres cependant sont d’un esprit tout à fait différent. Il est d’ailleurs peu probable que Chinard ait connu la composition de Houdon à l’époque où il exécuta sa Phryné, c’est-à-dire vers 1786-1787, entre la fin de son séjour romain et son retour à Lyon (son premier séjour parisien ne date que de la fin 1795 – janvier 1796).

G. Scherf


Joseph Chinard (Lyon, 1756-1813)
Phryné sortant du bain
Vers 1787
Statuette, terre cuite. H. 71,8 cm ; l. 26,7 cm ; pr. 21,6 cm
Inscription, estampée dans la terre : CHINARD SCULPTEUR
Lyon, collection M. Villard (avant 1897). 1974, Londres, Heim Gallery ;
acheté en 1977 par Arthur M. Sackler (1913-1987), puis ses héritiers ;
acquis en vente publique à New York, Sotheby’s, le 29 janvier 2010,
n°512
Département des Sculptures (R.F. 2010-02)

 

Bibliographie

- La Chapelle (S. de), « Catalogue des oeuvres de Chinard », Revue du Lyonnais, février 1897, p. 143 (« Galatée »).

- Finger Prints of the Artist, European Terra-Cotta Sculpture from the Arthur M. Sackler Collections, catalogue de l’exposition (Washington, The National Gallery of Art ; New York, The Metropolitan Museum of Art ; Cambridge, The Fogg Art Museum, 1979-1982), sous la dir. de Avery (Ch.) et Laing (A.), Cambridge, Harvard University Press, 1981, p. 198-201, no 87, repr. (notice A. Laing).

- European Terra-Cotta Sculpture from the Arthur M. Sackler Collections, catalogue de l’exposition (New York, The Metropolitan Museum of Art, 1981), sous la dir. de Draper (J. D.), New York, The Metropolitan Museum of Art, 1981, p. 24-25, no 51, repr.

- European Terracotta Sculpture from the Arthur M. Sackler Collections, catalogue de l’exposition (Chicago, The Art Institute, 1987-1988), sous la dir. de Wardropper (I.), Chicago, The Art Institute, 1987 no 23.

- L’Esprit créateur, de Pigalle à Canova. Terres cuites européennes 1740-1840, catalogue de l’exposition (Paris, musée du Louvre ; New York, The Metropolitan Museum of Art ;Stockholm, Nationalmuseum, 2003- 2004), sous la dir. de Draper (J. D.) et Scherf (G.), Paris, RMN, 2003, p. 230-232, no 102, repr. (notice J. D. Draper).

- L’Antiquité rêvée. Innovations et résistances au xviiie siècle, catalogue de l’exposition (Paris, musée du Louvre ; Houston, The Museum of Fine Arts, 2010-2011), sous la dir. de Faroult (G.), Leribault (Ch.) et Scherf (G.), Paris, Musée du Louvre éditions et Gallimard, 2010, p. 454, no 154, repr. (notice G. Scherf).

- Scherf (G.), dans La Revue des musées de France. Revue du Louvre, 2011-2, p. 60-61, repr.

English version

 

Contemporary records show that when Chinard presented a retrospective of his work at the Salon of 1810, he exhibited a Phryné sortant du bain (Phryne Emerging from her Bath), no. 945), which is very likely to be the statuette acquired by the Louvre. The artist’s name is stamped in capital letters in the clay. The use of this kind of stamp has been attested on several works Chinard executed before 1787—the year he returned from Italy—and does not occur on later works.

Phryne was a Greek courtesan who lived in the fourth century bc. Mistress of the great sculptor Praxiteles, she is believed to have modelled for his Aphrodite of Cnidus. Chinard may have been inspired by two anecdotes about Phryne, the first relating how she bathed at Eleusis in front of a crowd of admiring onlookers; the second in which the courtesan was accused of contempt of court by disrobing before the judges, who, at the sight of her nude body, were however moved to acquit her, as she was as beautiful as the goddess herself. The Louvre statuette was clearly inspired by the first story: Phryne is emerging from her bath and in the act of drawing a towel around herself. She is naked, and standing next to a vase, like the Cnidian Aphrodite: Chinard was substituting himself for Praxiteles as the model’s lover when he sculpted her generous and radiant body. The sculptor’s sumptuous representation of Phryne’s beauty offers his own vision of Antiquity.

Informations pratiques

Adresse et téléphone :
Musée du Louvre, 75058 Paris - France
+ 33 (0)1 40 20 53 17

Horaires :
Ouvert tous les jours de 9h à 18h sauf le mardi
Nocturnes jusqu’à 21h45 le mercredi et le vendredi

Fermetures :
Les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre

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