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Les fouilles du département des Antiquités égyptiennes à Mouweis, Soudan (saison 2010) Michel Baud

Installée sur la rive droite du Nil à 170 km au nord de Khartoum, dans l’actuel Soudan, la ville antique de Mouweis se situe au coeur de l’empire de Méroé (...)

Installée sur la rive droite du Nil à 170 km au nord de Khartoum, dans l’actuel Soudan, la ville antique de Mouweis se situe au coeur de l’empire de Méroé, dont la capitale éponyme n’est qu’à 50 km plus en aval. Cet empire possédait un important réseau de petites cités établies soit le long du Nil, soit dans la steppe orientale voisine lorsque la pluviométrie le permettait ; ces ensembles urbains ont prospéré pendant toute la durée de la monarchie méroïtique, du iiie siècle avant J.-C. jusqu’au ive siècle après.
Comme en Égypte, l’aventure archéologique au Soudan s’est longtemps limitée aux nécropoles et aux temples, jamais avares de beaux objets, de telle sorte que les connaissances sur le monde urbain demeurent assez limitées. Des questions aussi élémentaires que la structure des villes, les caractéristiques d’un centre-ville, la voirie, les formes de l’habitat ou le régime alimentaire des habitants restent encore largement sans réponse, tandis que les grandes catégories d’artefacts urbains (outils en pierre ou en métal, matériel céramique, figurines d’argile…) ne sont guère mieux loties, leur inventaire, classement et interprétation demeurant largement à faire. La fouille de Mouweis vise donc à combler ces lacunes à l’échelle d’un site riverain représentatif de 16 hectares, ce qui correspond au second échelon de la hiérarchie urbaine après la capitale.
Lors de cette quatrième saison qui s’est déroulée du 11 janvier au 7 mars 2010, on a poursuivi et étendu les sondages destinés à cerner des ensembles monumentaux majeurs et leur chronologie : le palais royal (A) situé à la frange sud de la ville ; le temple annexe (J) et le secteur supposé du temple principal (M) dans le périmètre sacré de centre-ville ; enfin, un quartier alternant habitats et ensemble de fours (Ka) dans la zone « industrielle » nord-est du site (on trouvera une carte synthétique de la ville dans le catalogue Méroé. Un empire sur le Nil, Paris, Musée du Louvre éditions, et Milan, Officina Libraria, 2010, p. 216).
Un sondage supplémentaire a été amorcé en centre-ville, dans le secteur sacré, pour tester une zone intermédiaire (N) entre les temples. Enfin, la cartographie magnétique du site, commencée en 2008, a été reprise et complétée par l’enregistrement des anomalies du quart nord-ouest de la ville.
Ces relevés au magnétomètre offrent un moyen fondamental pour repérer des bâtiments invisibles en surface et par conséquent guider la politique de fouille à l’échelle de ce vaste site. Ils ont permis cette année d’identifier la limite nord du centre-ville, et par conséquent d’estimer les dimensions du coeur urbain, la signature magnétique de ce grand ensemble de monuments de brique cuite et d’espaces intermédiaires tranchant assez nettement sur celle du bâti, très dense et livrant un signal troublé, qui se développe à l’est comme à l’ouest et qui correspond à deux grands quartiers d’habitat. Sous réserve des investigations ultérieures nécessaires, le centre-ville couvrirait environ 5 hectares, soit le tiers de la superficie urbaine. Son organisation serait tardive dans l’histoire du site, fruit d’un remodelage dû en totalité ou partie au règne conjoint de Natakamani et Amanitore, duo royal de grands bâtisseurs du ier siècle après J.-C. Les premiers sondages effectués dans ce périmètre ont en effet révélé partout des habitats sous-jacents de brique crue (sondages J, M et N), datés quant à eux du méroïtique ancien (iiie-iie siècles avant J.-C.) et dont l’orientation diffère notablement de celle des édifices monumentaux ultérieurs.
Au palais A, vaste quadrilatère de 60 mètres (?) de côté, c’est le quart nord-est du bâtiment qui a été examiné cette année. L’édifice est malheureusement presque entièrement détruit à cet endroit, ce qui nous a offert l’opportunité de fouiller les niveaux antérieurs d’habitat, datés du méroïtique ancien. Voisinent habitations de brique crue, silos circulaires et aires de travail grêlées de trous de poteau, où de nombreux cratères décorés de rinceaux de vigne ont été découverts. La céramique témoigne ici de la forte influence méditerranéenne, passée par le filtre égyptien de l’époque ptolémaïque, qui caractérise les débuts de la civilisation méroïtique.
Au temple J, la fouille des arases du pylône a permis de préciser la longueur totale du bâtiment, de 19,40 m, pour une largeur déjà établie l’an dernier à 12 mètres lors du dégagement de la partie postérieure. S’il reste encore à fouiller une bonne moitié de l’édifice, son plan d’ensemble, régi selon les principes de symétrie empruntés à l’Égypte ancienne, est à présent cerné : depuis le pylône, on accède successivement à deux salles barlongues, puis à un sanctuaire tripartite. Ces pièces portaient une décoration peinte sur enduit de terre crue ou mortier de chaux et gypse, dont il ne subsiste que de petits fragments. Parmi les découvertes notables de la saison, on signalera le bloc central du linteau couronnant l’entrée du temple, en grès blond enduit et peint, portant un grand disque solaire encadré de cobras (manquants) ; dans la seconde pièce, un socle rectangulaire en place, de même matériau, décoré d’offrandes (?) peintes en rouge orangé sur fond crème, dans un cadre jaune. Un fragment d’enduit peint a livré une partie du nom égyptien du roi Natakamani, Kheper[karê], qui vient compléter celui de son fils, le prince Ankh[ka]rê, trouvé l’an dernier. Enfin, ce qui est fondamental pour notre interprétation du quartier sacré, deux fragments de toison d’une statue de bélier en grès sont apparus, montrant dans chaque cas une bouclette en spirale, figuration caractéristique du règne en question d’après les quelques parallèles connus. L’hypothèse de la présence d’une voie processionnelle conduisant à un temple majeur dédié à Amon, déjà formulée en raison de l’orientation et des dimensions du temple annexe J, se confirme donc.
La localisation de ce temple principal, que l’on avait cru cerner l’an dernier en raison de la découverte de l’extrémité d’un pylône (M) à 70 mètres à l’ouest du temple annexe J, s’est révélée être une fausse piste. Bien que la structure ait été presque entièrement démolie, ce qui n’en laisse que des tranchées de récupération, sa longueur ne dépassait pas 8 mètres, soit la moitié de celle du pylône du temple J. Il s’agit donc vraisemblablement d’une « simple » porte monumentale, barrant ici une voie d’accès large de 3,40 m environ, encadrée par deux longs murs parallèles qui filent au-delà des limites du sondage. L’ensemble, qui reste énigmatique, était construit en brique cuite et couvert d’un épais enduit de chaux et gypse. L’édifice succède ici, moyennant un hiatus chronologique, à deux phases du méroïtique ancien, assez bien conservées, qui correspondent à des habitats construits en brique crue, eux aussi assez bien préservés.
Enfin, dans le quartier « industriel » nord-est, sous les niveaux d’habitat dégagés l’an dernier dans le sondage Ka (phases méroïtique tardif à post-méroïtique), l’origine de la forte anomalie magnétique enregistrée ici a pu finalement être identifiée : il s’agit de la signature d’un nouveau four, daté du ier siècle avant J.-C., début de l’époque méroïtique classique. De forme rectangulaire, il montre d’étonnantes similitudes avec les fours de briquetiers/tuiliers de la partie européenne de l’Empire romain, ainsi qu’avec les deux exemples récemment mis au jour à Kawa, premiers fours de ce genre jamais découverts au Soudan (mission du British Museum dirigée par D. Welsby). Le four de Mouweis mesure 5,60 m par 3,25 m ; sa chambre inférieure, de combustion, est barrée par huit murets de refend très proches les uns des autres (20 cm) et percés d’ouvertures en arche. La partie inférieure de cette chambre n’a pas encore pu être fouillée, car elle ne sera accessible qu’une fois l’entrée du four dégagée, ce qui nécessite le démontage d’un épais blocage et une extension du sondage. Fait assez rare, la chambre supérieure, de chauffe, est partiellement conservée. Comme toujours, ce four était profondément encaissé (1,60 m) pour mieux conserver la chaleur.
L’un des objets les plus singuliers découverts cette année provient de ce sondage. Il s’agit d’un petit phallus en terre crue, long de 8 cm pour un diamètre de 2 cm. Il porte deux marques sur la hampe, un croissant de lune surmontant une série de points formant un cercle marqué d’un point central. Plusieurs figurines féminines aux larges hanches découvertes les saisons précédentes arborent de tels symboles sur le torse, le premier au niveau de la clavicule (un tatouage ?), le second comme un mode de figuration des seins (à la place des habituelles pastilles) ; on les trouve parfois aussi sur le dos. Leur présence sur le phallus en question permettrait de résoudre une énigme de longue date, à savoir le sens à donner à ces figurines féminines d’argile : leur utilisation dans le cadre de rituels de fécondité semble désormais avérée. Quant au phallus lui-même et à ses symboles féminins explicites, il serait tentant d’y voir un talisman contre l’impuissance. Beaucoup de ces figurines ayant été trouvées aux abords des fours à céramique à divers stades de fabrication, c’est dire le rôle crucial que pourrait jouer le potiercoroplathe dans la société méroïtique, jusqu’ici insoupçonné.

M. Baud

Remerciements

Nous adressons nos vifs remerciements à la National Corporation for Antiquities and Museums du Soudan, particulièrement à Hassan Hussein Idriss, directeur général, Salah ed-Din Mohamed Ahmed, directeur des fouilles, et Abdelrahman Ali, directeur des musées, qui ont facilité en tous points nos travaux. Sur place, nous avons bénéficié de la précieuse assistance de l’officier des Antiquités Ahmed Sokari, secondé par Amged Béchir. L’équipe 2010 était constituée de Michel Baud (directeur, département des Antiquités égyptiennes, responsable section Nubie-Soudan, musée du Louvre), Yves Bière (archéologue et spécialiste en magnétométrie), Nathalie Blaser (céramologue stagiaire, université de Lausanne), Olivier Cabon (photographe), Nathalie Couton-Perche (dessinatrice, département des Antiquités égyptiennes, musée du Louvre), Élisabeth David (chargée d’études documentaires, département des Antiquités égyptiennes, musée du Louvre), Marie Evina (céramologue, doctorante à l’université de Poitiers), Cécile Lapeyrie (restauratrice, département des Antiquités égyptiennes, musée du Louvre), Marc Maillot (archéologue, doctorant à l’université Paris IV Sorbonne) et Aurélie Schenk (archéologue, codirecteur).

Bibliographie

Méroé. Un empire sur le Nil, Paris, Musée du Louvre éditions, et Milan, Officina Libraria, 2010.

English version

Established on the right bank of the Nile—170 km north of Khartoum, in present-day Sudan—the ancient city of Muweis, which has remained almost unknown until now, is located in the heart of the ancient Meroitic Empire, and is part of a large linear network of small cities that were established along the Nile. Like the Meroitic monarchy, the city existed from the middle of the third century bc to the fourth century ad.
Excavation work in Muweis enables archaeologists to tackle subjects that have not yet been much investigated: the structure of the cities and dwellings, and the way of life in these cities; a significant amount of cultural material is uncovered each season, enabling archaeologists to explore many new areas of interest. During the fourth season (from 11 January to 7 March 2010), exploration work aimed at identifying the major monumental ensembles, and their chronology was continued and extended: the royal palace located on the southern edge of the city; the annexe temple and the presumed area of the main temple in the sacred area of the city centre; and, lastly, a district containing dwellings and a series of kilns in the north-eastern “industrial” part of the site. The magnetic mapping of the site, which began in 2008, was completed in 2010 with an examination of the large northwestern part of the city; the results have enabled archaeologists to delimit the city centre and two large neighbouring settlement areas.

来館情報

ルーヴル美術館 パリ フランス
地下鉄:1番線または7番線、Palais-Royal Musée du Louvre 駅
 
開館時間
月・木・土・日:9時-18時
水・金:9時-21時45分(夜間開館)

休館日:毎週火曜日、1月1日、5月1日、12月25日
 
 

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