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Fouilles à Mouweis, Soudan

Saisons 2010-2011

Saison 2012

Saison 2011

Cette cinquième campagne de fouille, qui s’est déroulée du 19 janvier au 11 mars 2011, a eu pour objectif principal l’achèvement des sondages en cours ; il s’agissait en effet de clore une première tranche de travaux, dédiée depuis 2007 à l’évaluation globale de ce grand site urbain d’époque méroïtique, tant dans son organisation interne que dans les principales phases de son histoire.
En centre-ville, nos quatre principaux sondages (A, J, M et N) ont donc été poursuivis et menés à terme, à l’exception du temple annexe (J), qui nécessitera une saison supplémentaire pour terminer la fouille et engager la restauration de l’édifice. La fouille du palais (A) s’est achevée par le dégagement de sa partie sud-est. A été mise au jour, du côté oriental, une imposante travée de magasins, chacun long de près de 11 mètres et large de 2,20 m à 3,30 m. Des sols ont enfin pu être identifiés, ce qui démontre que le premier niveau ne se réduit pas à une plateforme de fondation à caissons, comme on l’a cru initialement, mais qu’il comportait aussi des espaces fonctionnels. L’absence de communication entre les pièces, démontrée par l’absence de toute porte, témoigne de l’existence d’une desserte par l’étage. La rareté des traces d’activité sur les sols dégagés reste cependant étrange, en particulier pour des espaces a priori destinés au stockage, ce qui implique de nombreux mouvements d’entrée et de sortie. Dans plusieurs de ces pièces, on a noté le creusement ultérieur de tranchées le long des murs, laissées ouvertes, sans doute un travail d’assainissement consécutif à des problèmes d’infiltration d’eau ; cette hypothèse est d’autant plus vraisemblable que les constructeurs ont mis en oeuvre, dans cette même partie sud-est de l’édifice et elle seule, des fondations sur petites plaques de grès noir. Dans la partie nord du palais, enfin, nous avons réexaminé un curieux alignement de petites pièces, en pratiquant des tests jusqu’aux fondations ; cet ensemble nous paraît devoir être à présent interprété comme une série de caissons destinés à soutenir une rampe ou un escalier intérieur s’ouvrant sur le mur extérieur nord du bâtiment.
Au nord du palais, la fouille du temple annexe (J) s’est poursuivie par la mise au jour du tiers oriental du bâtiment, traversant du sud au nord, sur une longueur de 17 mètres, le vestibule, la salle d’offrandes et l’une des trois pièces de ce que l’on a coutume d’appeler le « sanctuaire tripartite », caractéristique des temples méroïtiques de modèle pharaonique. La pièce orientale de cet ensemble triple est ici près de deux fois plus profonde que le naos central, avec une longueur de 5,85 m, pour une largeur similaire de 2,70 m. Elle n’a en fait rien d’un sanctuaire, avec ses quatre grandes jarres de stockage fichées dans le sol près des murs et ses trois fosses dépotoirs centrales. Celles-ci ont accueilli, en particulier, de la céramique brisée, comme ces bols à lèvre retroussée ou ces coupes rouges à paroi droite, bien connus dans un contexte cultuel. On peut donc supposer que la vaisselle du temple était stockée là, et peut-être des préparations alimentaires simples réalisées sur place,pour le culte quotidien si l’on en juge par le contexte. En dehors de la céramique, le matériel cultuel entreposé devait être assez varié, comme le montre la découverte d’un petit Osiris en bronze, fixé à l’origine sur un socle en bois ; d’autres pièces de mobilier en bois ne sont plus identifiées que par quelques clous en fer. Les découvertes de cette année apportent donc un témoignage discordant sur l’identification systématique de ce type de pièce, jouxtant le naos, comme un sanctuaire, interprétation dont on doit reconnaître qu’elle n’est que rarement validée par des critères objectifs.
Le temple a connu un événement dramatique au cours de son histoire, à savoir l’écroulement de tout son mur oriental et d’une partie du mur septentrional. La fouille en a révélé des indices concordants : couches extérieures de débris, reprises dans la maçonnerie du mur et doublage de ce dernier par un mur extérieur de confortement, avec ajout d’un bastion à l’angle nord-est, assez profondément fondé. La couche de débris se limitant presque exclusivement à des éclats d’enduit, il est clair que les briques du mur écroulé, complètes ou cassées, ont été systématiquement récupérées pour la reconstruction ; le mur de doublage comporte aussi des briques de corniche en remploi. La céramique retrouvée en quantité dans les espaces fouillés étant datée, pour l’essentiel, du IIe siècle après J.-C., on en déduit que l’accident a dû se produire peu après l’érection du bâtiment, fixée, grâce à des inscriptions, au milieu du Ier siècle. D’après les mêmes témoignages matériels, le fonctionnement du temple a cessé vers le milieu du IIIe siècle.
Un autre sondage de centre-ville (N), à l’ouest du temple, a fortuitement révélé l’angle sud-est d’un grand bâtiment de brique crue que le magnétomètre n’avait pas détecté, sans doute en raison de la nature de son matériau et de sa faible hauteur de conservation. Ce mur (NF22) est pourtant large de 1,25 m environ, module des grands édifices officiels. Sa section orientale a été suivie, depuis l’angle sud, sur une longueur de 13 mètres, distance après laquelle il n’en reste plus rien – au moins sur les 2,50 m supplémentaires testés. À cet endroit, en revanche, on rencontre une couche de démolition composée de petits cassons de brique cuite mêlés à des fragments d’enduits peints (majoritairement en jaune, avec quelques éclats en rouge ou bleu), ce qui indique la présence d’une porte décorée, malheureusement entièrement ravagée.
Dans ce même test, mais réduit à un plus petit périmètre (5 x 5 mètres), ainsi que dans le sondage occidental voisin (M, de 9 x 8 mètres), nous avons partiellement conduit la fouille jusqu’à l’argile vierge, afin d’examiner les niveaux antérieurs au centre-ville du Ier siècle après J.-C. Deux phases de maisons ont été mises au jour ; elles sont datées par la céramique de la période du méroïtique ancien, soit des IIIe-IIe siècles avant J.-C. Le petit périmètre fouillé n’a pas permis d’exhumer des bâtiments complets, mais le sondage M a livré la partie sud d’une maison avec ce qui semble être un mur d’enclos. La bonne préservation des structures de la seconde phase (jusqu’à neuf assises de briques) et l’épaisse couche de démolition qui scelle ces ensembles indiquent un abandon complet de ces habitats, sans l’habituelle réutilisation des briques crues. Cette importante rupture dans l’histoire de la zone est marquée, au sondage N, par l’érection du grand édifice déjà évoqué, et, en M, par une surface percée de trous de poteaux et de fosses dépotoirs.
Dans le quartier nord-est, enfin, celui des fours de potiers et des habitats voisins, le sondage pratiqué l’an dernier (Ka) a été élargi pour pouvoir dégager entièrement le four rectangulaire partiellement mis au jour, avec ses deux fosses d’accès. Ce four, qui paraît d’inspiration romaine, est long de 5,50 m et large de 3,30 m ; il comporte sept arches d’une portée de 1,40 m environ et d’une hauteur de 80 cm. Un mur intérieur très épais, érigé dans un second temps, témoigne d’une forte réduction de sa capacité, peut-être consécutive à un accident interne. Le matériau de construction de ce mur, la brique vitrifiée, ainsi que d’autres exemplaires surcuits aux formes torturées trouvés dans les déblais indiquent que la structure a bien servi à la cuisson des briques. Cet usage n’a pas été exclusif, comme
le montrent des vases eux aussi surcuits, à l’exemple de ces « jarres burma » sans col accumulées dans une des fosses d’accès. Le four, qui date vraisemblablement du Ier siècle après J.-C. et qui a pu fonctionner assez longtemps, disparaît ensuite sous des couches de rejets artisanaux d’une épaisseur de 1 mètre, dont certaines doivent être en relation avec des fours voisins, fonctionnant au IIe siècle. La zone est ensuite occupée par des maisons, en trois phases successives du iiie siècle jusqu’à l’époque post-méroïtique – soit peut-être aussi tard que le Ve ou le VIe siècle. Ces datations, qui demeurent provisoires, sont obtenues par le croisement de l’analyse de la poterie et de mesures carbone 14 sur charbons de bois, celles-ci effectuées par le Laboratoire de mesure du carbone 14 du CEA à Saclay. La fin du royaume de Méroé, que l’on date traditionnellement de la première moitié du ive siècle, ne semble donc pas avoir affecté ce quartier d’habitat, contrairement au centre-ville.
En marge de la fouille et en complément de celle-ci, nous avons poursuivi le programme de carottages entrepris pour définir, sur l’ensemble du site, l’épaisseur et la nature des couches archéologiques. Vingt-sept nouveaux tests ont été effectués, comme précédemment, à l’aide d’une tarière manuelle prélevant des cylindres de 7 cm de diamètre, pour une profondeur cumulée de 44 mètres. Nous avons surtout cherché cette année à préciser les limites de la ville, dont la correspondance avec les contours actuels du site, ceinturé par les cultures, n’est pas garantie. Dans les champs qui jouxtent le site, des couches anthropiques ont été rencontrées seulement des côtés nord et est, mais toujours aux abords immédiats de la limite actuelle, à bonne profondeur et sur une faible épaisseur, indiquant qu’il s’agit de zones marginales, probablement de simples épandages extra-urbains. On peut donc considérer que les 16 hectares actuels couvrent assez bien l’étendue de la ville antique. D’autres tests, effectués en centre-ville, ont rencontré d’épais niveaux de briques cuites éparses, témoignant de couches de démolition de bâtiments officiels dont les contours avaient déjà été plus ou moins clairement définis par magnétomètre ; l’un d’eux est certainement le temple principal, aux abords duquel un balayage de surface (Q), guidé par les résultats de deux carottages, a livré un épais niveau de démolition de briques cuites, que l’on peut supposer en relation avec le pylône d’entrée ou une enceinte. Au sein de la colline ouest, en revanche, ce sont plusieurs niveaux livrant des briques crues qui ont été traversés, confirmant l’identification de cette zone comme un quartier d’habitat aux phases nombreuses. L’épaisseur des couches y est la plus importante du site, avec 4,10 m.
Sauf exceptions, comme l’Osiris en bronze déjà mentionné, ou un morceau de corne d’une statue de bélier en grès, ou encore un fragment d’ostracon en méroïtique cursif, les objets découverts cette saison accroissent surtout les séries archéologiques en cours de documentation. L’outillage lithique, si souvent négligé, a fait l’objet d’une typologie détaillée qui a été élaborée, dans un premier temps, à l’aide du grand nombre de pièces intactes issues du sondage Ka. Les scellements d’argile ont été dessinés et analysés dans le détail, en particulier grâce à des empreintes sur plastiline qui ont permis d’étudier les supports, comme les vanneries, ainsi que les ficelles et cordelettes de fermeture. Quant aux très nombreuses figurines animales, Mouweis, four rectangulaire de briquetiers nous avons avancé sur la question de la détermination des espèces, compliquée par l’état fragmentaire du matériel, ainsi que sur les modes de fabrication. Il est ainsi apparu que le pis des vaches, façonné à part, pouvait être fixé au moyen d’un bâtonnet fiché sous le ventre. Il est clair que les bovinés dominent la collection de manière écrasante, résultat que l’on peut mettre en correspondance avec le matériel osseux : le boeuf constitue 95 % des plus de trois mille os des niveaux du méroïtique ancien étudiés cette année. L’âge d’abattage avancé, généralement supérieur à quatre ans, indique sans doute que l’usage alimentaire était second par rapport au travail ou à la reproduction. Les couches fouillées ont essentiellement révélé les parties du squelette riches en viande, épaule et cuisse, c’est-à-dire indicatives de lieux de consommation et non d’abattage. L’un de ces contextes, une impressionnante accumulation d’os de boeuf dans une maison de phase 2 du sondage N, a néanmoins livré quelques pièces de girafe, surprenante exception à la monotonie de la consommation carnée locale.

M. Baud †

Remerciements

Nous avons bénéficié, comme chaque année, du soutien de la National Corporation for Antiquities and Museums du Soudan, particulièrement de Hassan Hussein Idriss, son directeur général, du Dr Salah ed-Din Mohamed Ahmed, directeur des fouilles, et du Dr Abdelrahman Ali, directeur des musées. L’appui logistique de la section archéologique française (Sfdas) nous a aussi été précieux, pour lequel nous remercions son directeur, Claude Rilly. Christophe Moreau, directeur du Laboratoire de mesure du carbone 14 du CEA Saclay, et Anita Quilès, doctorante dans ce laboratoire, ont procédé à une douzaine de mesures pour nous permettre de mieux caler la chronologie du site, programme qui sera poursuivi dans l’avenir.
L’équipe 2011 était constituée de Michel Baud† (directeur, responsable de la section Nubie-Soudan, musée du Louvre), Dobieslawa Baginska (céramologue, musée de Poznan´), Nathalie Blaser (céramologue stagiaire, université de Lausanne), Olivier Cabon (photographe), Louis Chaix (archéozoologue), Élisabeth David (chargée d’études documentaires, musée du Louvre), Élise Devidal (archéologue et dessinatrice), Marie Evina (céramologue, doctorante à l’université de Poitiers), Dominique Gemehl (archéologue, Inrap), Marc Maillot (archéologue, doctorant à l’université Paris IV Sorbonne), Loïc Mazou (céramologue, doctorant à l’université de Poitiers) et Aurélie Schenk (archéologue, codirecteur). La National Corporation for Antiquities and Museums était représentée sur le terrain par l’inspecteur Zarouk Bakri Mohammed ; le raïs Osman Amheida a dirigé une équipe d’environ soixante-dix ouvriers.

 

English version

The 2011 season was devoted to the completion of the sounding under way, both in the central city and in the north-east quadrant, in order to conclude a first section of the project devoted to an overall approach to the site, both its structure and its history. At palace A, it seems apparent that some rooms of the compartmentalized coffer were used as storage space with access via the upper floor. At temple J, the east room of the socalled tripartite sanctuary turned out to be a service space, contradicting the sacred interpretation usually given of that room. A major accident had damaged the building, probably in the second century ad, and the entire east wall had collapsed. It was then rebuilt, ensuring the functionality of the building until the mid-third century, at which date it was abandoned. West of the temple, another large building was partially identified in the N sounding. A depth test, also conducted in the neighbouring M sounding, revealed two phases of houses from the ancient Meroitic (third to second centuries bc). North-east of the city, excavation was completed of a large rectangular kiln, apparently of Roman influence: dating to the first century ad, it was used to bake bricks. The zone was occupied by artisans until the second century, then became residential, probably until the fifth century. The chronology is in the process of being clarified with the aid of carbon-14 analyses. Progress has also been made studying the material culture, particularly the clay seals and animal figurines, of which the steer is by far the dominant example, which agrees with the conclusions of the archaeozoological analysis.

Saison 2010

Installée sur la rive droite du Nil à 170 km au nord de Khartoum, dans l’actuel Soudan, la ville antique de Mouweis se situe au coeur de l’empire de Méroé, dont la capitale éponyme n’est qu’à 50 km plus en aval. Cet empire possédait un important réseau de petites cités établies soit le long du Nil, soit dans la steppe orientale voisine lorsque la pluviométrie le permettait ; ces ensembles urbains ont prospéré pendant toute la durée de la monarchie méroïtique, du iiie siècle avant J.-C. jusqu’au ive siècle après.
Comme en Égypte, l’aventure archéologique au Soudan s’est longtemps limitée aux nécropoles et aux temples, jamais avares de beaux objets, de telle sorte que les connaissances sur le monde urbain demeurent assez limitées. Des questions aussi élémentaires que la structure des villes, les caractéristiques d’un centre-ville, la voirie, les formes de l’habitat ou le régime alimentaire des habitants restent encore largement sans réponse, tandis que les grandes catégories d’artefacts urbains (outils en pierre ou en métal, matériel céramique, figurines d’argile…) ne sont guère mieux loties, leur inventaire, classement et interprétation demeurant largement à faire. La fouille de Mouweis vise donc à combler ces lacunes à l’échelle d’un site riverain représentatif de 16 hectares, ce qui correspond au second échelon de la hiérarchie urbaine après la capitale.
Lors de cette quatrième saison qui s’est déroulée du 11 janvier au 7 mars 2010, on a poursuivi et étendu les sondages destinés à cerner des ensembles monumentaux majeurs et leur chronologie : le palais royal (A) situé à la frange sud de la ville ; le temple annexe (J) et le secteur supposé du temple principal (M) dans le périmètre sacré de centre-ville ; enfin, un quartier alternant habitats et ensemble de fours (Ka) dans la zone « industrielle » nord-est du site (on trouvera une carte synthétique de la ville dans le catalogue Méroé. Un empire sur le Nil, Paris, Musée du Louvre éditions, et Milan, Officina Libraria, 2010, p. 216).
Un sondage supplémentaire a été amorcé en centre-ville, dans le secteur sacré, pour tester une zone intermédiaire (N) entre les temples. Enfin, la cartographie magnétique du site, commencée en 2008, a été reprise et complétée par l’enregistrement des anomalies du quart nord-ouest de la ville.
Ces relevés au magnétomètre offrent un moyen fondamental pour repérer des bâtiments invisibles en surface et par conséquent guider la politique de fouille à l’échelle de ce vaste site. Ils ont permis cette année d’identifier la limite nord du centre-ville, et par conséquent d’estimer les dimensions du coeur urbain, la signature magnétique de ce grand ensemble de monuments de brique cuite et d’espaces intermédiaires tranchant assez nettement sur celle du bâti, très dense et livrant un signal troublé, qui se développe à l’est comme à l’ouest et qui correspond à deux grands quartiers d’habitat. Sous réserve des investigations ultérieures nécessaires, le centre-ville couvrirait environ 5 hectares, soit le tiers de la superficie urbaine. Son organisation serait tardive dans l’histoire du site, fruit d’un remodelage dû en totalité ou partie au règne conjoint de Natakamani et Amanitore, duo royal de grands bâtisseurs du ier siècle après J.-C. Les premiers sondages effectués dans ce périmètre ont en effet révélé partout des habitats sous-jacents de brique crue (sondages J, M et N), datés quant à eux du méroïtique ancien (iiie-iie siècles avant J.-C.) et dont l’orientation diffère notablement de celle des édifices monumentaux ultérieurs.
Au palais A, vaste quadrilatère de 60 mètres (?) de côté, c’est le quart nord-est du bâtiment qui a été examiné cette année. L’édifice est malheureusement presque entièrement détruit à cet endroit, ce qui nous a offert l’opportunité de fouiller les niveaux antérieurs d’habitat, datés du méroïtique ancien. Voisinent habitations de brique crue, silos circulaires et aires de travail grêlées de trous de poteau, où de nombreux cratères décorés de rinceaux de vigne ont été découverts. La céramique témoigne ici de la forte influence méditerranéenne, passée par le filtre égyptien de l’époque ptolémaïque, qui caractérise les débuts de la civilisation méroïtique.
Au temple J, la fouille des arases du pylône a permis de préciser la longueur totale du bâtiment, de 19,40 m, pour une largeur déjà établie l’an dernier à 12 mètres lors du dégagement de la partie postérieure. S’il reste encore à fouiller une bonne moitié de l’édifice, son plan d’ensemble, régi selon les principes de symétrie empruntés à l’Égypte ancienne, est à présent cerné : depuis le pylône, on accède successivement à deux salles barlongues, puis à un sanctuaire tripartite. Ces pièces portaient une décoration peinte sur enduit de terre crue ou mortier de chaux et gypse, dont il ne subsiste que de petits fragments. Parmi les découvertes notables de la saison, on signalera le bloc central du linteau couronnant l’entrée du temple, en grès blond enduit et peint, portant un grand disque solaire encadré de cobras (manquants) ; dans la seconde pièce, un socle rectangulaire en place, de même matériau, décoré d’offrandes (?) peintes en rouge orangé sur fond crème, dans un cadre jaune. Un fragment d’enduit peint a livré une partie du nom égyptien du roi Natakamani, Kheper[karê], qui vient compléter celui de son fils, le prince Ankh[ka]rê, trouvé l’an dernier. Enfin, ce qui est fondamental pour notre interprétation du quartier sacré, deux fragments de toison d’une statue de bélier en grès sont apparus, montrant dans chaque cas une bouclette en spirale, figuration caractéristique du règne en question d’après les quelques parallèles connus. L’hypothèse de la présence d’une voie processionnelle conduisant à un temple majeur dédié à Amon, déjà formulée en raison de l’orientation et des dimensions du temple annexe J, se confirme donc.
La localisation de ce temple principal, que l’on avait cru cerner l’an dernier en raison de la découverte de l’extrémité d’un pylône (M) à 70 mètres à l’ouest du temple annexe J, s’est révélée être une fausse piste. Bien que la structure ait été presque entièrement démolie, ce qui n’en laisse que des tranchées de récupération, sa longueur ne dépassait pas 8 mètres, soit la moitié de celle du pylône du temple J. Il s’agit donc vraisemblablement d’une « simple » porte monumentale, barrant ici une voie d’accès large de 3,40 m environ, encadrée par deux longs murs parallèles qui filent au-delà des limites du sondage. L’ensemble, qui reste énigmatique, était construit en brique cuite et couvert d’un épais enduit de chaux et gypse. L’édifice succède ici, moyennant un hiatus chronologique, à deux phases du méroïtique ancien, assez bien conservées, qui correspondent à des habitats construits en brique crue, eux aussi assez bien préservés.
Enfin, dans le quartier « industriel » nord-est, sous les niveaux d’habitat dégagés l’an dernier dans le sondage Ka (phases méroïtique tardif à post-méroïtique), l’origine de la forte anomalie magnétique enregistrée ici a pu finalement être identifiée : il s’agit de la signature d’un nouveau four, daté du ier siècle avant J.-C., début de l’époque méroïtique classique. De forme rectangulaire, il montre d’étonnantes similitudes avec les fours de briquetiers/tuiliers de la partie européenne de l’Empire romain, ainsi qu’avec les deux exemples récemment mis au jour à Kawa, premiers fours de ce genre jamais découverts au Soudan (mission du British Museum dirigée par D. Welsby). Le four de Mouweis mesure 5,60 m par 3,25 m ; sa chambre inférieure, de combustion, est barrée par huit murets de refend très proches les uns des autres (20 cm) et percés d’ouvertures en arche. La partie inférieure de cette chambre n’a pas encore pu être fouillée, car elle ne sera accessible qu’une fois l’entrée du four dégagée, ce qui nécessite le démontage d’un épais blocage et une extension du sondage. Fait assez rare, la chambre supérieure, de chauffe, est partiellement conservée. Comme toujours, ce four était profondément encaissé (1,60 m) pour mieux conserver la chaleur.
L’un des objets les plus singuliers découverts cette année provient de ce sondage. Il s’agit d’un petit phallus en terre crue, long de 8 cm pour un diamètre de 2 cm. Il porte deux marques sur la hampe, un croissant de lune surmontant une série de points formant un cercle marqué d’un point central. Plusieurs figurines féminines aux larges hanches découvertes les saisons précédentes arborent de tels symboles sur le torse, le premier au niveau de la clavicule (un tatouage ?), le second comme un mode de figuration des seins (à la place des habituelles pastilles) ; on les trouve parfois aussi sur le dos. Leur présence sur le phallus en question permettrait de résoudre une énigme de longue date, à savoir le sens à donner à ces figurines féminines d’argile : leur utilisation dans le cadre de rituels de fécondité semble désormais avérée. Quant au phallus lui-même et à ses symboles féminins explicites, il serait tentant d’y voir un talisman contre l’impuissance. Beaucoup de ces figurines ayant été trouvées aux abords des fours à céramique à divers stades de fabrication, c’est dire le rôle crucial que pourrait jouer le potiercoroplathe dans la société méroïtique, jusqu’ici insoupçonné.

M. Baud

Remerciements
Nous adressons nos vifs remerciements à la National Corporation for Antiquities and Museums du Soudan, particulièrement à Hassan Hussein Idriss, directeur général, Salah ed-Din Mohamed Ahmed, directeur des fouilles, et Abdelrahman Ali, directeur des musées, qui ont facilité en tous points nos travaux. Sur place, nous avons bénéficié de la précieuse assistance de l’officier des Antiquités Ahmed Sokari, secondé par Amged Béchir. L’équipe 2010 était constituée de Michel Baud (directeur, département des Antiquités égyptiennes, responsable section Nubie-Soudan, musée du Louvre), Yves Bière (archéologue et spécialiste en magnétométrie), Nathalie Blaser (céramologue stagiaire, université de Lausanne), Olivier Cabon (photographe), Nathalie Couton-Perche (dessinatrice, département des Antiquités égyptiennes, musée du Louvre), Élisabeth David (chargée d’études documentaires, département des Antiquités égyptiennes, musée du Louvre), Marie Evina (céramologue, doctorante à l’université de Poitiers), Cécile Lapeyrie (restauratrice, département des Antiquités égyptiennes, musée du Louvre), Marc Maillot (archéologue, doctorant à l’université Paris IV Sorbonne) et Aurélie Schenk (archéologue, codirecteur).

 


Bibliographie

Méroé. Un empire sur le Nil, Paris, Musée du Louvre éditions, et Milan, Officina Libraria, 2010.

 

English version

Established on the right bank of the Nile—170 km north of Khartoum, in present-day Sudan—the ancient city of Muweis, which has remained almost unknown until now, is located in the heart of the ancient Meroitic Empire, and is part of a large linear network of small cities that were established along the Nile. Like the Meroitic monarchy, the city existed from the middle of the third century bc to the fourth century ad.
Excavation work in Muweis enables archaeologists to tackle subjects that have not yet been much investigated: the structure of the cities and dwellings, and the way of life in these cities; a significant amount of cultural material is uncovered each season, enabling archaeologists to explore many new areas of interest. During the fourth season (from 11 January to 7 March 2010), exploration work aimed at identifying the major monumental ensembles, and their chronology was continued and extended: the royal palace located on the southern edge of the city; the annexe temple and the presumed area of the main temple in the sacred area of the city centre; and, lastly, a district containing dwellings and a series of kilns in the north-eastern “industrial” part of the site. The magnetic mapping of the site, which began in 2008, was completed in 2010 with an examination of the large northwestern part of the city; the results have enabled archaeologists to delimit the city centre and two large neighbouring settlement areas.

Informations pratiques

Musée du Louvre, 75058 Paris - France
+ 33 (0)1 40 20 53 17

Horaires :
Ouvert tous les jours de 9h à 18h sauf le mardi
Nocturnes jusqu’à 21h45 le mercredi et le vendredi
24 et 31 décembre 2014 : ouvert jusqu'à 17h

Fermetures :
Les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre

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