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Missions archéologiques sur les sites de Tulul el-Far, Tell Taouil et Tell el-Kharaze (Syrie)

Saisons 2010-2011

Saison 2011 - Recherches toponymiques et analyse stratigraphique

 

Un arrêt momentané mis à profit

Inaugurée en 2007, la mission archéologique franco-syrienne des sites de Tulul el-Far a conduit trois campagnes sur le terrain, jusqu’en 2009. En 2010, la partie française a mené une campagne d’étude sur Tulul el-Far et la partie syrienne une extension de l’opération archéologique ouverte en 2009 au Tell Taouil. En 2011, la situation du pays a contraint la mission à un arrêt momentané de ses travaux de terrain, un temps de relâche mis à profit par la partie française pour compléter le traitement de la documentation recueillie depuis 2007 et commencer l’analyse des résultats. De son côté, la partie syrienne a entrepris une campagne d’étude du matériel recueilli lors des deux premières années de travail au Tell Taouil.

 

Une collaboration qui se poursuit

En dépit d’un éloignement forcé et autant que les conditions le permettaient, la collaboration avec nos partenaires syriens s’est poursuivie. Les recherches ont été conduites en partenariat avec Ahmad Ferzat-Taraqji, directeur adjoint des fouilles à la Direction générale des Antiquités (DGAMS) et codirecteur de la mission, et Qasem al-Mohammed, directeur des fouilles de la circonscription de Der’a (DGAMS). Ce dernier a participé aux recherches conjointes que nous consacrons aux sources anciennes relatives à la géographie et à l’occupation de l’oasis de Damas. Les sites du Far étant situés sur les routes reliant le Sinaï à Damas puis Homs et de là à la Méditerranée, l’Euphrate ou l’Anatolie, et l’oasis de Damas ayant été de tout temps un point majeur de ralliement sur ces voies, la géographie historique de la région constitue un axe important de nos travaux. À terme, cette étude nous conduira à proposer un tableau de la région de l’oasis de Damas à différentes périodes, sur lequel nous pourrions adosser un programme de prospections régionales. Cette recherche est menée par Qasem al-Mohammed pour les périodes hellénistique et romaine et par Sophie Cluzan pour les périodes anciennes et récentes (1). Parallèlement, en 2011, la partie française (Sophie Cluzan et Nicolas Benoit) a entrepris la recomposition stratigraphique d’une partie de la fouille de Tulul el-Far et l’attribution consécutive du matériel aux différentes phases. Par ailleurs, le traitement général des données – base de données, traitement graphique des journaux de chantier, classement des photos – a été poursuivi par Norbeil Aouici, Christine Lorre, Virginia Verardi, Nicolas Benoit (2) et nous-même. Enfin, avec Élise Devidal, chargée des relevés et des plans de la mission, nous avons effectué un important travail graphique sur les différents chantiers.

 

Recherches toponymiques

En 2011, le programme de recherche sur les sources textuelles relatives à la région de Damas s’est concentré sur la vallée du fleuve qui arrose les sites du Far, le Nahr el-A’ouaj. Nous présentons ici les résultats préliminaires du travail que l’auteur a entrepris sur les textes de l’Ancien Testament et sur les sources des XVIIIe et XIXe siècles.
Formant la limite méridionale de l’oasis de Damas, le Nahr el-A’ouaj coule d’ouest en est depuis les pentes du mont Hermon (Djebel Sheikh), où il se forme par la convergence de divers cours d’eau, jusqu’au lac d’el-Hijaneh en bordure de la steppe au sud-est de Damas. Longeant les flancs méridionaux des sites du Far, le Nahr el-A’ouaj et sa vallée ont été amplement décrits par les voyageurs européens présents dans la région dès les années 1720 et autour des années 1850. Particulièrement intéressants pour notre propos sont les récits et études de voyageurs tels que Josiah Porter et Edward Robinson, publiés respectivement en 1855 et 1856 (3). Le premier assimile Pharpar) de l’Ancien Testament (2 Rois, XII, 5) et le second attribue ce rapprochement au révérend Vere Monro (4). Selon le récit du Livre des Rois, Parpar serait le second des deux fleuves de Damas, ce toponyme désignant vraisemblablement l’intégralité de l’oasis plutôt que la ville stricto sensu. D’après Porter et Robinson, le premier des fleuves mentionnés par la Bible, l’Abana (ou Amana), correspondrait à l’actuel Barada, le Chrysorrhoas d’auteurs antiques tels que Strabon ou Pline.
Dans sa description de la vallée de l’A’ouaj, Robinson remarque que l’on y trouve de nombreux tells, qu’il interprète comme les restes d’anciens villages dont les édifices, faits de briques, détruits puis reconstruits au fil des ans, auraient haussé le niveau. En dépit de sa pertinence, cette mention d’une topographie reflétant les anciennes actions anthropiques le long de l’A’ouaj reste trop allusive pour que l’on puisse y reconnaître les sites qui nous occupent. Néanmoins, étant donné la superficie (5) et la localisation de l’ensemble du Far, vraisemblablement à la jonction d’une route nord-sud avec l’axe est-ouest que matérialise l’A’ouaj, il ne fait pas de doute que Robinson y sera passé et l’aura remarqué.
Objet d’un large consensus, l’équivalence proposée entre le fleuve Parpar et l’actuel Nahr el-A’ouaj n’en a pas moins suscité de nombreux commentaires, ouvrant la voie à d’autres hypothèses. Certains auteurs proposèrent ainsi de rapprocher le Parpar du Wadi Barbar, l’un des nombreux petits cours d’eau du mont Hermon, dont les eaux forment l’A’ouaj en aval. Enfin, dans le premier guide pour voyageurs édité par Baedeker (6), George Adam Smith assimile le Parpar au Wadi Sabirani, l’un des tributaires de l’A’ouaj, ce qu’il fait reporter par le cartographe J. G. Bartholomew sur la carte détaillée des environs de Damas de son atlas de 1915 (7).
Aujourd’hui, l’opinion générale s’accorde sur la proposition de Vere Monro et le Nahr el-A’ouaj est traditionnellement identifié au Parpar ou Pharpar de la Bible, correspondance que les sites du Far pourraient venir appuyer. Il est en effet particulièrement intéressant de rapprocher le nom actuel des sites, Tulul el-Far (les tells du Far), de celui de Parpar ou Pharpar de l’Ancien Testament, passé à Farfar dans la Vulgate (8), un lien que la proximité des langues sémitiques de la zone pourrait expliquer. En arabe, farfar est un verbe quadrilitère, dont la signification, « agiter », « secouer » ou « battre des ailes », répond à la nature exubérante du fleuve, notamment au printemps, lorsqu’il se gonfle de la fonte des neiges du Djebel Sheikh et prend un aspect jaillissant et bouillonnant, sortant de son lit pour créer de nombreux petits bras tortueux (a’ouaj en arabe). Les notions de jaillissement et de bouillonnement étant par ailleurs transcrites en arabe par la racine trilitère far) ) (fwr), le nom de la région du Far peut avoir été dérivé soit par raccourcissement du schème quadrilitère, soit par référence au verbe « bouillonner et jaillir ». Les verbes farfar et far rendant tous deux compte des caractéristiques hydrologiques de l’A’ouaj (9) et se rapprochant phonétiquement du nom biblique, Pharpar ou Parpar, l’idée d’une assimilation ou d’une réinterprétation (10) de ce toponyme au cours de l’histoire constitue une première hypothèse sur laquelle articuler nos travaux. Dans une perspective diachronique, notre recherche s’attachera à retrouver le nom que cette vallée a pu prendre au temps du royaume d’Aram (11) ou plus anciennement encore aux époques des archives d’Ebla, de Mari et d’Ugarit. Enfin, les noms anciens des sites continueront d’être recherchés(12).

 

Analyse stratigraphique : le chantier A

En 2011, la partie française a centré ses études stratigraphiques sur le chantier A de Tulul el-Far, plus particulièrement sur la relation entre le bâtiment circulaire 1 et les constructions de la portion occidentale du secteur. Les sols d’occupation des bâtiments ayant été atteints et la fouille ayant permis d’y prélever des types céramiques autorisant des rapprochements avec les productions de Syrie et de Palestine, cette zone test permettait de dégager une séquence chronologique à laquelle adosser la datation de constructions adjacentes.
Le système d’enregistrement de la mission suit un modèle mis au point par plusieurs équipes françaises et quelque peu modifié par nos soins. Cette méthode allie documentation graphique et textuelle et permet d’obtenir un enregistrement à la fois très complet et détaché de tout processus d’interprétation au moment de la collecte de l’information. Notre premier rapport de fouille, en 2007, ayant déjà fait une large place à l’explication de cette méthodologie, nous n’en rappelons ici que l’élément central : l’attribution à chacune des opérations de terrain d’un numéro. Chaque opération est reportée sur un plan à l’échelle, munie des indications topographiques qui lui sont liées et, le cas échéant, des restes découverts : constructions, aménagements, matériel exceptionnel, etc. Un catalogue décrit les opérations, de leurs perspectives à leurs résultats. Le matériel recueilli pendant un travail en porte le numéro et pourra ainsi être replacé topographiquement et stratigraphiquement. À cette documentation, nous avons adossé une documentation photographique du travail en cours.
Conservant la mémoire de tout ce que la fouille a enlevé ou détruit dans sa progression, cette méthode permet de reconstituer ultérieurement le terrain tel qu’il était ainsi que le travail accompli. Les couches et les niveaux sont établis sur la base de ces informations graphiques couplées aux notes répertoriées dans le catalogue des opérations. Le matériel trouve automatiquement sa place grâce au numéro qui le relie à son opération. Les éléments de cette chaîne opératoire permettent d’éviter l’écueil d’une documentation qui ne serait utilisable que par ses auteurs. Ils pallient la destruction progressive des restes à laquelle l’archéologie procède pour reconstituer l’histoire. En conséquence, ils garantissent à nos partenaires syriens la conservation des traces matérielles de l’histoire du site dont ils ont la responsabilité et dont ils nous confient l’exploitation scientifique.

 

Coupe analytique de la construction circulaire 1 et du locus 15

La coupe analytique montre le résultat du travail de recomposition du secteur du grand bâtiment circulaire 1. Sur cette coupe, chaque opération a été reportée à l’échelle ainsi que les restes progressivement dégagés. Effectuée par Sophie Cluzan et Nicolas Benoit, puis mise au net par Élise Devidal, cette première reconstitution a par ailleurs servi de test d’évaluation de notre système (13).
La stratigraphie du secteur comprend deux phases de construction. La plus récente, la phase 1, est représentée par le locus 15. Sur son sol d’occupation, le sol A6, la céramique recueillie ne contenait pas de types particuliers, où domine la production commune et grossière. On y remarquera toutefois la présence de types que les références à la Palestine permettent de dater du Bronze ancien III. On notera ainsi un bord de marmite relevant d’une série largement diffusée en Palestine.
La seconde phase, la phase 2, est illustrée par le grand bâtiment circulaire 1, défini par le mur curviligne A7 dont la section méridionale a été largement entamée par le creusement plus récent d’une tombe. Ce bâtiment a lui-même connu deux occupations, chacune représentée par un sol. Le plus récent, le sol A12, était directement situé sous le mur A12 de la phase 1, ce qui indique que les remaniements du tissu de l’occupation furent rapides dans ce secteur, sans période d’abandon. Principalement reconnu dans la partie méridionale de la construction, le sol A12 était en terre battue, irrégulier et mal conservé. La céramique et le matériel qui y reposaient étaient relativement pauvres, contenant des productions communes et grossières. À cette même phase chronologique appartient le sol le plus ancien de cette construction, le sol A2. Retrouvé à divers endroits, ce sol irrégulier de terre battue était jonché de nombreux fragments de céramique, dont on retiendra plus particulièrement un bord de marmite du type connu en Palestine sous le nom de holemouth jar. Cette série se caractérise par une panse globulaire à ovoïde dont le sommet est décoré à l’extérieur de signes imprimés, tels que des marques en forme de croissant de lune, de petites impressions circulaires disposées de diverses manières, etc. Par leur irrégularité et l’aspect discontinu de leur positionnement, ces impressions s’apparentent plus à des marques ou des signes qu’à des décors.
Le travail de reconstitution stratigraphique et d’attribution du matériel aux différentes phases du secteur montre donc une occupation continue, dans une succession relativement rapide. Cette période du Bronze ancien III marque l’abandon du site de Tulul el-Far. On se souviendra toutefois que les types céramiques sur lesquels se fonde notre périodisation actuelle sont attestés dès le Bronze ancien II en Palestine. En 2012, il conviendra donc de reprendre la question de la datation des deux dernières phases de construction de ce secteur à la lumière de coupes analytiques d’autres secteurs et de l’analyse de leurs céramiques. Cette partie de l’analyse devrait bénéficier de la collaboration d’Ali Othman, archéologue de la DGAMS, actuellement conservateur stagiaire à l’INP (14).

 

Perspectives

Si l’année 2012 ne voit pas la reprise des travaux sur le terrain, la poursuite du traitement de la documentation, la réalisation et la mise au net de coupes analytiques resteront les priorités de la mission. Parallèlement, un article de synthèse est en cours de rédaction, qui paraîtra dans la revue Syria. Enfin, l’année 2012 verra la présentation du dossier de renouvellement de permis de fouille que la mission a constitué durant les mois de l’automne 2011 à la demande de la DGAMS, le précédent quinquennal étant arrivé à échéance.

 

S. Cluzan

1. Nicolas Benoit et Camille Lecompte (chercheur à l’université de Heidelberg) participeront à ce travail, respectivement pour les périodes hellénistiques et les IIIe et IIe millénaires avant notre ère.
2. Il convient de saluer le travail accompli par l’ensemble des membres de la mission, qui assurent cet engagement dans le cadre de leur travail au département des Antiquités orientales : Norbeil Aouici, régisseur au département des Antiquités orientales, chargée du traitement du matériel de la mission, et Nicolas Benoit, chargé de la coordination des travaux topographiques, du classement et du traitement de la base des images de la mission, lequel participe aux travaux stratigraphiques et au suivi des plans. Christine Lorre est conservateur du Patrimoine au musée de Saint-Germain-en-Laye et membre de la mission. Virginia Verardi est conservateur stagiaire du Patrimoine et chargée de chantier pour la mission. Ce travail fut aussi l’occasion de poursuivre la formation de deux de nos étudiantes, Mathilde Jean et Vérène Chalendar, dont le stage de plusieurs mois a été plus particulièrement suivi par Nicolas Benoit.
3. Porter (J.), Five Years in Damascus, Londres, John Murray, II, 1855 ; Robinson (E.), Later Biblical Researches in Palestine and in the Adjacent Regions, Londres, John Murray, 1856.
4. Monro (Rev. V.), A Summer Ramble in Syria: With a Tartar Trip from Aleppo to Stamboul, Londres, Richard Bentley, 1835.
5. 80 hectares.
6. Baedeker (K.), Palestine et Syrie. Manuel du voyageur, Leipzig, Baedeker, 1882.
7. Smith (G. A.), Atlas of the Historical Geography of the Holy Land, Londres, Hodder et Stoughton, 1915.
8. Dans le Grand Dictionnaire géographique et critique de 1737, Antoine Augustin Bruzen de la Martinière indique que Farfar est une des deux rivières de la région de Damas, dont le nom est écrit Pharphar dans la Vulgate et Parpar ou Pharpar en hébreu. Il précise que les noms des rivières de l’Ancien Testament n’ont pas laissé de traces, rendant incertaine la localisation de l’une et de l’autre. Le nom des tells, Far, de notre mission pourrait constituer l’indice permettant de lier les données de l’Ancien Testament à la géographie moderne.
9. On soulignera que l’attribution de la racine arabe far à l’eau bouillonnante de sources montagneuses ne serait pas un cas isolé. Une oasis d’Algérie visitée par Ibn Khaldoun en octobre 1378 et citée dans son autobiographie porte aujourd’hui encore le nom de Farfar, par référence aux nombreuses sources qui y sourdent.
10. La langue arabe ignore le son p.
11. Sous réserve des résultats de futures recherches, on remarquera qu’en hébreu, par signifie le taureau. Cette langue ne connaît pas le phénomène de redoublement de la racine, tel qu’on le perçoit dans le toponyme Parpar, toutefois, l’assimilation bien connue entre le taureau et l’eau que déverse le dieu de l’Orage, dont il est l’animal attribut, pourrait fournir l’indice d’un lien à l’eau jaillissante.
12. Rappelons que les sites ont encore été occupés à la période romaine et, semble-til, byzantine et que les noms qu’ils portaient à ces époques ont dû être conservés. Ils pourraient servir de point de départ pour remonter la chronologie de ces toponymes.
13. Le résultat de la mise au net étant très convaincant, la mission s’oriente vers un traitement similaire de l’ensemble des coupes analytiques, travail qui sera confié à Élise Devidal et doit commencer dès 2012 si les conditions de la mission le permettent.
14. Ainsi que des travaux bibliographiques que devrait mener Mathilde Jean, étudiante en master de l’université Paris I dans le cadre de notre mission.

 

English version

Because the excavation projects of 2011 were impeded by the general situation of the country, our team focused its work on the study of the results obtained over the previous years. In particular, its principal task was to continue to elaborate the plans and sections of the different excavation sectors and to begin the stratigraphic analysis. Parallel to that work and to the processing of the documentation, a research project on the ancient sources was conducted in an attempt to elucidate the toponymic questions raised by all three tells of our mission.

Saison 2010 : Quatrième campagne

Dans le cadre d’une collaboration étroite avec la Direction des antiquités et des musées de Syrie, l’année 2010 a vu se dérouler la quatrième campagne de fouille sur les sites de Tulul el-Far et Tell Taouil. Placée sous la direction conjointe de Sophie Cluzan et Ahmad Ferzat-Taraqji, cette mission bénéficie de la participation de chercheurs associés, plus particulièrement de Dominique Beyer, professeur à l’université de Strasbourg, de Qasem al-Mohammed, directeur des fouilles de la région de Der’a en Syrie, de Virginia Verardi, conservateur stagiaire à l’Institut national du patrimoine, de Oussama ‘Ayash et Samar Shammas. De nombreux étudiants syriens et français participent également aux travaux de la mission, de même que deux membres du département des Antiquités orientales, Norbeil Aouici, régisseur, et Nicolas Benoit, chargé d’images numériques. Enfin, plus d’une cinquantaine d’ouvriers travaillent à cette mission. 

Les sites se trouvent à une vingtaine de kilomètres au sudest de Damas, sur l’une des principales voies de passage naturelles reliant le nord de la Syrie à la Palestine et à l’Égypte. Au centre de la Syrie, cette voie donne accès, à l’ouest, à la côte méditerranéenne et, en direction opposée, à la Mésopotamie. Outre cette situation stratégiquement favorable, les sites se sont installés dans un environnement particulièrement riche, en bordure méridionale de l’oasis de Damas, sur les rives d’un des deux grands cours d’eau arrosant la Ghouta, le Nahr el-A‘ouaj. Prenant sa source sur les flancs de la plus haute montagne du Proche-Orient, le Djebel Cheikh ou mont Hermon, le Nahr el-A’ouaj coule d’ouest en est, arrose la région du Haramoun, au sud de la Ghouta, passe au pied des sites du Far, de Taouil et de Kharaze, puis se perd dans la steppe plus à l’est.

C’est donc une situation exceptionnelle qui caractérise ces sites et la région, ce qui en rend l’exploitation prometteuse. D’autre part, l’absence quasi totale de recherches sur l’âge du bronze dans la région de Damas souligne, par avance, l’importance des résultats qui sont attendus. En effet, bien que très propice et stratégique, la région n’a fait l’objet d’une fouille intensive que sur un site, daté du Bronze moyen (1800-1600) et du Bronze récent (1600-1200), Tell Sakka, situé à 7 km à vol d’oiseau de l’ensemble du Far. La qualité des résultats de ce travail prouve l’importance de cet espace géographique et conduit à espérer que d’importantes découvertes puissent être faites pour la période antérieure, le Bronze ancien, représenté sur les trois tells du Far.

Nos trois tells sont situés à une faible distance les uns des autres, formant en apparence un ensemble. La chronologie relative de leur occupation n’est pas encore totalement établie, mais les premiers travaux ainsi que les ramassages de surface permettent de proposer un début de séquence. Le IIIe millénaire, Bronze ancien III, datable des environs de 2500-2400, est représenté sur les trois tells et correspond, dans l’état actuel de nos connaissances, à l’horizon chronologique le plus ancien des installations. Le plus grand des trois tells, Tulul el-Far, d’une superficie d’environ 25 hectares, n’a pas été réoccupé après l’abandon de la fin du Bronze ancien, abandon concomitant de celui qui est attesté sur de nombreux autres sites du Proche-Orient. En revanche, les deux autres tells, Tell Taouil et Tell el-Kharaze, ont connu d’autres occupations après cet épisode du IIIe millénaire, sans que l’on sache à ce jour quelles sont la nature et la durée du hiatus séparant cette période de celle qui vit la nouvelle installation, au IIe millénaire. Pour l’heure, il semblerait que cette période du Bronze moyen corresponde à la dernière occupation de ces deux tells. Enfin, une occupation romaine à l’est du grand tell de Tulul el-Far indique l’importance des sites sur les routes de la région qui reliaient alors Damas à la Palestine.

Trois chantiers ont été ouverts sur le tell de Tulul el-Far. Au centre, une zone de 150 m2 – chantier A – a révélé l’existence de plusieurs phases de construction, dont la succession semble très rapide et qui, dans l’état actuel de la documentation, appartiennent toutes à la phase III de l’âge du bronze ancien. On notera plus particulièrement l’avant-dernière phase, qui vit la construction de deux bâtiments circulaires dont l’un, d’un diamètre de 7 mètres, était dépourvu d’aménagements intérieurs. Plus au nord, l’espace intérieur du second bâtiment circulaire avait été séparé par un muret intérieur laissant un passage mais dégageant une zone fonctionnelle nettement marquée par des restes d’activités et d’installations domestiques. La fouille n’a pas encore permis d’étendre suffisamment ce chantier, mais la poursuite de cet axe de recherche devrait permettre dans un proche avenir de mieux comprendre cette zone d’aménagements circulaires. En effet, de par leur proximité, leur contemporanéité et le diamètre de l’une d’entre elles, ces structures rappellent ce que l’on connaît en Palestine, notamment à Khirbet-Kerak où, à une époque contemporaine de celle de l’occupation de Tulul el-Far, un ensemble de constructions circulaires a été aménagé pour servir de zone collective de stockage, renvoyant à une organisation sociale développée. On notera enfin que sur le sol de la plus grande des deux constructions gisaient de nombreux tessons dont certains, bords de marmite avec des signes incisés sous la lèvre, s’inscrivent dans une série parfaitement datée et documentée dans les régions plus méridionales.

Au nord-ouest de Tulul el-Far, une tranchée de sondage – chantier B – a été creusée pour tenter, en entamant le tell, de reconstruire les phases d’occupation du site. Plusieurs niveaux ont pu être repérés. Directement sous la surface du tell, le niveau le plus récent est le plus remarquable de tous et correspond à la dernière occupation du site. Des restes de murs ont été retrouvés ainsi qu’un sol d’occupation qui leur était lié et sur lequel gisaient encore de nombreuses céramiques, en place, accompagnées d’un vase miniature, d’une lame de couteau, d’un mortier de basalte à la forme soignée et d’une pierre grossièrement taillée en biseau et à la base aplatie. Comme au chantier A, les vases retrouvés sur le sol appartiennent à l’horizon chronologique du Bronze ancien III. Si certaines jarres au décor peigné rappellent la production céramique de cette période en Palestine – ici aussi les comparaisons avec le site de Khirbet-Kerak montrent une communauté de tradition –, d’autres vases trouvent leurs parallèles dans la Djezireh de l’époque – nord-est de la Syrie, à une grande distance de la région de Damas.

Le nord-est du site de Tulul el-Far a donné lieu à l’ouverture du plus vaste des chantiers actuels, le chantier C, couvrant 1 200 m2 continus. La fouille, en mode extensif, s’est arrêtée sur la couche de la dernière occupation du tell, pour obtenir un plan d’ensemble le plus étendu possible. Des restes importants de constructions organisées ont été mis au jour, directement sous la surface actuelle du tell ; elles s’inscrivent dans le même horizon chronologique que les restes découverts sur les autres chantiers. Cette présence systématique de couches du Bronze ancien III au sommet des couches archéologiques indique bien que le site de Tulul el-Far n’a jamais été réoccupé après cette période, marquant son abandon. Jusqu’à présent, aucun reste de destruction ou d’incendie n’a été constaté et les restes du chantier B – sol d’occupation et objets en place – tendent à confirmer l’hypothèse d’un abandon, peut-être même préparé.

Sur ce chantier C, plusieurs bâtiments ont été reconnus, organisés de part et d’autre d’une rue orientée du nord au sud, aboutissant à un carrefour dans sa partie septentrionale, où elle croise une rue allant d’est en ouest, elle-même bordée de chaque côté par des constructions. La contemporanéité des bâtiments qui s’étalent de chaque côté de la rue nord-sud n’est pas totalement assurée. Cette question stratigraphique constituera l’un des programmes assignés à la campagne de 2011. Il semble néanmoins que deux bâtiments, A et C, situés dans le prolongement l’un de l’autre à l’est de la rue, aient été conçus selon un plan identique, dans lequel une pièce carrée de grande dimension est intégrée à un vaste espace rectangulaire. À l’ouest de la rue, faisant face à ces deux bâtiments, ont été retrouvés les restes d’un édifice – bâtiment B – dont on a commencé à dégager un vaste espace – pièce ou plus vraisemblablement cour – d’une superficie d’environ 100 m2.

Le programme de l’année 2011 doit voir l’extension du chantier C en direction du nord et de l’ouest pour tenter, d’une part, de suivre l’axe structurant que constitue la rue nord-sud et, d’autre part, d’ouvrir en direction d’un des sommets du tell, dans le prolongement ouest du bâtiment B. Parallèlement, le chantier A devrait être repris pour poursuivre l’exploration de la zone des constructions circulaires. Enfin, le chantier B sera élargi pour poursuivre le dégagement de la zone d’occupation aux céramiques. Si les forces le permettent, un chantier devrait être ouvert au nord-ouest du tell, où affleurent des restes de constructions qui, par leur topographie de surface, évoquent celles mises au jour à l’est de la rue nord-sud du chantier C et où les ramassages de surface dénotent une concentration d’outils en silex ainsi que la présence de restes de matières premières telles que l’améthyste. Enfin, un programme devrait se concentrer sur la butte sud-ouest du tell.

Le matériel recueilli sur le site de Tulul el-Far comprend des céramiques, des silex, de l’outillage en basalte, en os, un peu de cuivre. On notera quelques découvertes plus exceptionnelles, notamment des figurines animales en terre cuite, d’espèces traditionnelles, ainsi que deux fragments de plaquettes décorées de cases, pour l’une, et, pour l’autre, de cercles concentriques représentant des yeux de part et d’autre d’un départ de nez.

Au sud de Tulul el-Far, les saisons 2009 et 2010 ont également vu l’ouverture d’un chantier au sommet du Tell Taouil, second tell par l’importance dans le lot de nos trois sites. Sur une superficie de plus de 200 m2, les couches qui furent dégagées ont révélé l’existence d’un niveau d’occupation datant du Bronze moyen (IIe millénaire) et représentant la dernière occupation du tell. Des restes d’édifices à usage domestique y ont été mis au jour, dans lesquels deux phases ont pu être reconnues. On retiendra plus particulièrement la découverte, dans une des pièces, d’une quinzaine de poids en argile ayant vraisemblablement appartenu à un métier à tisser, dont on a peutêtre conservé la trace à proximité dans la grande concentration de cendres retrouvée. Le matériel recueilli sur ce chantier comporte des céramiques, des figurines animales en quantité assez remarquable, des poids de tissage et quelques éléments de bronze. On soulignera plus particulièrement la présence de tessons de céramique grise à décor incisé, du type dit de Tell el-Yahoudiyeh, marqueur chronologique répandu au Bronze moyen dans la région syro-palestinienne.

Comme à l’accoutumée, parallèlement aux résultats du travail de chantier, l’année 2010 a été consacrée à l’ensemble des tâches relatives à l’exploitation des résultats et des données. Un important travail sur les plans a été effectué en collaboration avec Élise Devidal, chargée des relevés, et les travaux de documentation ont été poursuivis en collaboration avec Norbeil Aouici, Nicolas Benoit et deux de nos étudiantes. Enfin, l’année 2010 a permis aux deux directeurs de la mission de se réunir au Louvre pour mener une série de travaux conjoints sur les résultats.

 

S. Cluzan

 

English version

The excavations carried out under the direction of S. Cluzan and A. Ferzat-Taraqji at the sites of Tulul el-Far and Tell Taouil were aimed at studying the Early and Middle Bronze Ages (2500–2400 and 1800–1600 bc) in the Damascus region. The biggest tell, Tulul el-Far, was not reoccupied after it was abandoned at the end of the Early Bronze Age.

Several zones were opened at Tulul el-Far: zone A reveals several phases of constructions, which seem to have been built in quick succession; an area of circular buildings recalls similar constructions discovered in Palestine. The test trench (zone B) provides information about the site’s phases of occupation; the vases found on the ground belong to the Early Bronze Age III. While certain jars with combed decorations are reminiscent of contemporary Palestinian ceramics, other vases are similar to contemporary ceramics from Al-Jazira in northeastern Syria. The extensive excavation work at zone C is examining the layer of the tell’s last occupation to acquire a comprehensive plan of this area of the site, and substantial remains of organised settlements have been uncovered.

A new excavation was opened in 2009 and 2010 on the summit of Tell Taouil, south of Tulul el-Far. The layers removed revealed the existence of a new occupation dating from the Middle Bronze Age (2nd millennium), representing the tell’s last period of occupation.

Informations pratiques

Adresse et téléphone :
Musée du Louvre, 75058 Paris - France
+ 33 (0)1 40 20 53 17

Horaires :
Ouvert tous les jours de 9h à 18h sauf le mardi
Nocturnes jusqu’à 21h45 le mercredi et le vendredi

Fermetures :
Les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre

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