Centenaire François Morellet : l’Esprit d’Escalier au cœur du Louvre

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Le 22 avril 2026

En 2010, le musée du Louvre confiait à François Morellet une commande d’envergure : concevoir une intervention pérenne pour l’escalier Lefuel, au cœur de l’aile Richelieu. Figure majeure de l’abstraction géométrique, l’artiste né à Cholet en 1926 signe alors L’Esprit d’Escalier, une œuvre devenue l’un des repères contemporains du musée. Cette création emblématique est mise à l’honneur en 2026 dans le cadre du centenaire « 100 x Morellet » qui rassemble de nombreuses institutions culturelles pour rendre hommage à l’artiste.

Un artiste épris des musées et de l’architecture

François Morellet n’est pas un inconnu au musée du Louvre : il est régulièrement invité depuis les années 1990 – de l’exposition Polyptiques en 1990 à l’exposition de Umberto Eco en 2009 (Mille e Tre), en passant par son échange avec Arnault Pierre, historien de l’art, en 2010 pour Faces à Faces. Il répond en 1999 à une commande pour installer ses Arcs de cercles complémentaires à l’entrée Concorde du jardin des Tuileries, puis en 2006 à une commande de la Chalcographie du Louvre avec la photogravure Bandes à part.

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Impossible à embrasser d'un seul regard, les six "Arcs de cercles complémentaires" en marbre de Carrare forment l'œuvre monumentale installée sur les contreforts de l'entrée du jardins des Tuileries.

Une part majeure de son travail consiste à intervenir dans des espaces publics et à « chatouiller l’architecture » selon ses propres mots. Pour y parvenir, il use de protocoles discrets et géométriques, qui créent des effets de décalage subtil dans le réel. Au long de sa prolifique carrière, il réalise plus de 140 « désintégrations », des œuvres monumentales intégrées à l’architecture. Mais son œuvre ne se limite pas à dialoguer avec l’espace : elle prolonge et métamorphose aussi l’histoire de l’art. En témoignent ses Défigurations, une série dans laquelle il réinterprète des chefs-d’œuvre, comme Georges de La Tour défiguré (1988) au musée des Beaux-Arts de Rennes.

Si François Morellet contemple le Louvre, c’est d’abord au musée de l’Homme qu’il trouve l’inspiration. Les œuvres océaniques, qui ont désormais rejoint les collections du musée du quai Branly – Jacques Chirac, le fascinent pendant ses jeunes années avec leurs motifs répétitifs et géométriques.                                                                                    

En 2009, cet autodidacte confiera que les visites au Louvre lui avaient d'abord semblé « plutôt fastidieuses » quand il était jeune homme, mais il avait trouvé dans le département des Antiquités égyptiennes des pièces à son goût, comme la statue de Touy ou celle de la Divine Adoratrice Karomama.

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Statue de Touy (dite « Dame Touy »), vers ‑1390 / ‑1352, sous le règne d’Amenhotep III.

L’Esprit d’Escalier : une œuvre volontairement discrète

Depuis les années 1990, le musée du Louvre mène une politique de commandes d’œuvres in situ. Plusieurs espaces sont investis sous la direction d’Henri Loyrette (président-directeur de 2001 à 2013) afin de faire dialoguer des artistes vivants avec les collections et l’architecture du musée. C’est dans ce contexte que François Morellet est invité à concevoir une œuvre. Il imagine une œuvre qui se fond avec douceur dans l’architecture, perceptible par ceux qui connaissent son travail et qui s’inscrit sans heurt dans le parcours du public, au point que de nombreux visiteurs peuvent passer à côté sans la remarquer.

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Les vitraux lumineux de l'Esprit d'Escalier éclairent l'escalier Lefuel. Une intervention juste et équilibrée, qui dialogue avec l'architecture des lieux.

L’Esprit d’Escalier se compose de sept vitraux modernes rétroéclairés, en nuances de noir et de blanc. Leurs tracés épurés sont conçus par François Morellet qui y redessine les deux baies et les cinq oculi : le motif des grilles existantes est dupliqué et très légèrement décalé, provoquant un effet discret d’instabilité visuelle.

« J’espère bien avoir introduit là un désordre discret et absurde qui pourra faire sourire des visiteurs « dans mon genre », tout en ne sautant pas aux yeux de tous les autres, au risque de les faire trébucher dans l’escalier. »

Propos recueillis par Marie‑Laure Bernardac (dans François Morellet - L’Esprit d’Escalier, Musée du Louvre Éditions, 2010)

L’escalier Lefuel, minéral et sans incrustations de marbres colorés, inspire beaucoup François Morellet. Aménagé par l’architecte Hector Lefuel entre 1852 et 1858 sous l’impulsion de Napoléon III, cet escalier est une partie relativement récente du musée. Selon l’artiste, son intervention semble ici moins « déplacée » que si elle avait été réalisée dans des espaces plus anciens et ornés.

Un savoir‑faire ancestral au service de vitraux contemporains

François Morellet a toujours revendiqué le fait de ne pas effectuer lui‑même la fabrication de ses pièces monumentales, préférant s’entourer d’artisans d’art spécialisés travaillant sur la base de ses esquisses préparatoires. Ce choix de sous‑traiter la réalisation lui permet, tout au long de sa carrière, de travailler avec une variété impressionnante de matériaux : néon, métal, grillage, adhésif, etc. Jusqu’en 2010, le verre est peu courant dans sa production et c’est pour le Louvre qu’il fait entrer le vitrail dans sa panoplie de techniques.

La réalisation de l’œuvre est confiée à l’Atelier Loire, à Lèves (Eure‑et‑Loir), une entreprise spécialisée dans les vitraux depuis trois générations. Les motifs sont dessinés par de fines baguettes de plomb, matériau traditionnellement utilisé pour enchâsser le verre. L’effet de contraste entre les techniques et les époques amuse François Morellet, grand amateur de jeux de calembours, qui avait également proposé le titre « Des plombs pas d’aplomb » pour l’œuvre avant de retenir « L’Esprit d’Escalier ». 

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Fabrication des vitraux de François Morellet dans les ateliers Loire.

« Cet anachronisme entre la technique des lignes de plomb du Moyen Âge, celle des ferrures du XIXe et la réalisation finale du XXe me plaît beaucoup. »

Propos recueillis par Marie‑Laure Bernardac (dans François Morellet - L’Esprit d’Escalier, Musée du Louvre Éditions, 2010)

Le vitrail en noir et blanc, fidèle à la palette de François Morellet, condense sa recherche d’un optimum de simplification et d’élégance. Dans ces deux valeurs complémentaires, l’artiste trouve une forme d’aboutissement qui prend tout son sens au musée du Louvre.

Faces à faces : François Morellet - Conversation avec Arnauld Pierre, historien de l’art, à l'auditorium du Louvre le 7 avril 2010

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