« Nous sommes les gardiens de la mémoire du jardin. »

Savoir-faireJardin des Tuileries

Le 1 avril 2026

Chaque année, plus de onze millions de visiteurs arpentent le Jardin des Tuileries. Un espace vert de 23 hectares sur lequel veillent dix jardiniers d’art. Promenade didactique dans les allées du jardin, en compagnie de Cécile Pierrot, jardinière d’art, à l’heure où le printemps impose peu à peu ses couleurs.

Quelle est la différence entre un jardinier traditionnel et un jardinier d’art ?

La base du métier est la même : dans les deux cas, il faut avoir de solides connaissances en horticulture : botanique, biologie végétale, vie des sols. La différence tient à la précision et au soin que le jardinier d’art doit apporter à l’esthétique, au respect du patrimoine qu’il gère. D’une certaine manière, nous sommes les gardiens de la mémoire du jardin. Nous nous inscrivons dans la continuité du travail d’André Le Nôtre, sous le contrôle de l’architecte des monuments historiques. 

Nous devons ainsi scrupuleusement respecter la symétrie du jardin ou encore privilégier certaines techniques. Pour l’entretien des buis et des topiaires, par exemple, la taille s’effectue à la main, avec des gabarits. Une technique qui n’a que très peu évolué en trois cents ans.

Le plan du jardin est-il le même qu’au XVIIe siècle ?

Un premier jardin à l’italienne, comportant six allées axées sur les pavillons du palais des Tuileries, est créé pour Catherine de Médicis dans le dernier tiers du XVIe siècle. Un siècle plus tard, André le Nôtre en modifie le plan et lui donne la configuration qu’il a encore de nos jours, ordonné autour de l’allée centrale délimitée à l’est par un bassin rond et à l’ouest par un bassin octogonal. Deux terrasses sont construites, longeant la Seine au sud et bordant le jardin au nord. L’état actuel date du début des années 1990. Le jardin a été remodelé dans le cadre du projet du Grand Louvre par les paysagistes Pascal Cribier et Louis Benech. La grande perspective et la symétrie ont bien sûr été conservées, mais les allées latérales, qui se présentaient de biais, ont été redressées. On a également procédé à la mise en eau des exèdres.

Vous travaillez aux Tuileries depuis huit ans, constatez-vous une évolution dans certaines pratiques ?

Certaines innovations technologiques nous ont conduit à modifier nos pratiques. Ainsi, l’utilisation de sondes tensiométriques, qui mesurent la chaleur et l’humidité de la terre, nous permet de mieux gérer l’apport d’eau lors des plantations de jeunes arbres. Auparavant, après leur transplantation, qui est toujours un traumatisme pour l’arbre, nous les arrosions toutes les deux semaines, à raison d’environ cent litres d’eau par arbre. Désormais nous disposons d’informations plus précises sur les besoins en eau, qui se révèlent bien moindre que ce que l’on pensait. Nous pouvons espacer les arrosages, ou réduire la quantité d’eau, ce qui génère d’importantes économies.

On peut l’observer tout autour de nous : le printemps s’installe. Comment votre équipe s’y est-elle préparée ?

Nous procédons à des fleurissements deux fois par an. Pour préparer le printemps, nous plantons des bulbes en novembre. Ainsi les tulipes, les narcisses et les jacinthes s’épanouissent aux beaux jours. Bien entendu ce n’est pas particulier aux Tuileries et vaut pour tous les jardins. La spécificité réside dans le dessin des parterres. Les fleurissements sont en effet en rapport avec l’actualité du musée. Ce printemps, les fleurs blanches dominent, en écho à l’exposition Michel-Ange Rodin qui ouvrira en avril. Pour concevoir ces parterres thématiques, nous effectuons deux fois par an une visite sous la conduite d’Emmanuelle Héran, conservatrice en chef en charge des sculptures du domaine du Louvre et des Tuileries. Les œuvres que nous découvrons à cette occasion sont sélectionnées en fonction de la programmation à venir et nous inspirent pour le choix des plantes et le dessin des massifs que nous composerons.

Outre ces fleurissements, l’entretien du jardin répond-il à une ligne directrice ?

Nous appliquons les principes de ce qu’on appelle de la gestion différenciée. Chaque espace est géré de manière individualisée en fonction de ses caractéristiques particulières, l’objectif étant de préserver au mieux la faune et la flore. C’est une équation difficile, car il nous faut trouver le bon équilibre entre esthétique, respect du patrimoine, et gestion durable. 

Comment mettez-vous cette gestion en œuvre concrètement ?

Nous réutilisons nos coupes et nos tailles pour former des haies sèches avec les branchages récupérés. Nous fabriquons et installons des nichoirs pour les mésanges. Il y en a presque une centaine aujourd’hui. Nous nous efforçons de varier les essences des nouveaux arbres que nous plantons. Il convient en effet de diversifier car les marronniers, qui prédominent parmi les arbres du jardin, sont malheureusement atteints par la mineuse du marronnier, un papillon qui provoque le dessèchement prématuré du feuillage. Il faut sans cesse s’adapter, notamment aux effets du changement climatique.

Ressentez-vous les effets du changement climatique à l’échelle du jardin ?

De manière générale, tout reprend vie de manière précoce. Ainsi, les rosiers qui étaient taillés en février le sont désormais en janvier… Cela nous conduit aussi à choisir des espèces plus résistantes à la sécheresse, ou à l’inverse, à l’excès de pluie. C’est un exercice difficile, qui fait cependant la richesse de notre activité : accumuler du savoir, observer la nature et anticiper son évolution, c’est l’essence-même de notre métier.

Ce travail sera mis à l’honneur lors des Journées européennes des métiers d’art…

Nous le présenterons au public, mais aussi, de façon plus ciblée, à des élèves en formation de jardinier paysagiste. Leur expliquer les spécificités de notre travail dans un espace historique et patrimonial constitue un moyen de faire découvrir l’intérêt de cette pratique et de susciter des vocations. Les jardiniers d’art d’aujourd’hui sont les maillons d’une longue chaîne de professionnels qui se sont succédés tout au long de l’histoire. Nous souhaitons perpétuer cette tradition en passant le relais à notre tour. Nous attendons la relève ! 

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