Née en 1993, Dina Belenkaya joue aux échecs depuis l'âge de 3 ans. Passée grand maître en 2016, elle poursuit sa carrière internationale tout en exerçant une activité de créatrice de contenus sur les réseaux sociaux. A l'occasion de deux parties d'échecs exceptionnelles au musée du Louvre, face à Julien Song, maître international, et Lucie, jeune prodige de 6 ans, Dina Belenkaya a découvert les collections du département des Objets d'art. Elle nous partage son ressenti face à quatre pièces d'échecs et ce qu'elles lui évoquent quant à la pratique de son art.
Vous avez passé une grande partie de votre vie devant des échiquiers. Qu’est-ce que cela vous fait de voir des pièces d’échecs qui ne sont plus seulement des objets de jeu, mais des œuvres d’art ? Les joueurs d’échecs parlent souvent de « belles parties », de « chefs-d’œuvre », de coups élégants, de stratégies harmonieuses. Mais quand nous nous asseyons pour jouer, les pièces cessent d’être des objets : elles deviennent des idées, des structures, des combinaisons. Dans notre tête, tout devient abstrait.
C’est donc très agréable, pour une fois, de pouvoir admirer les pièces elles-mêmes, de les regarder comme des objets esthétiques, et pas seulement comme des instruments de jeu.
Pièce d'échecs : Roi et ses conseillers, vers 1100-1150, Italie méridionale
Sur cette pièce cylindrique on distingue un roi assis, vêtu d’une robe et d’un manteau. Il est entouré de deux serviteurs à genoux, lui portant une épée et un bouclier. Au revers, sous les arches, sont sculptés cinq personnages : les conseillers du roi. L'un d'entre eux porte un faucon. Alors que les pièces d'échecs qui arrivent avec le jeu depuis l'Orient sont de forme géométrique, les pièces occidentales qui se développent sont figuratives. On y représente des rois, des reines, des personnages et animaux en tout genre. Ces ornementations intriquées font des pièces d'échecs des objets d'apparat, qui sont la marque d'un statut et d'un certain pouvoir au sein de la société du XIIe siècle.
Le Roi et ses conseillers montre une scène de préparation avant la bataille. Avant une partie importante, avez-vous votre propre rituel de préparation ? J’essaie de ne pas trop m’attacher aux rituels, parce que ce qui est vraiment particulier en tant que grand maître, c’est qu’on change constamment de pays, de lieu, de compétition. J’aime ça car on découvre des pays, des cultures, des gens. C’est très enrichissant. Mais ce n’est pas évident de garder une discipline et les mêmes habitudes. Il y a quand même des choses auxquelles je tiens : être reposée, bien préparée, ne pas arriver stressée. J’essaie de bien dormir, de ne pas manger trop lourd avant une partie et de faire du sport. Une partie d’échecs peut durer six heures : il faut une vraie condition physique pour rester concentrée aussi longtemps.
Dans votre carrière, qui ont été vos conseillers les plus importants ? Vos entraîneurs ? Votre famille ? Vos amis ? Vos adversaires ? Un peu tous, évidemment. Mais les premiers conseillers sont les gens qui m’ont formée. Et il faut commencer par ma mère. C’est elle qui m’a appris à jouer aux échecs quand j’avais trois ans. Elle est entraîneuse d’échecs en Russie, et elle l’est toujours. Elle entraîne des enfants tous les jours. C’est elle qui m’a transmis cette passion, mais aussi la discipline du travail.
Pièce d'échecs : Éléphant et son cornac, vers 1085-1100, Campanie
Cette pièce sculptée en ivoire représente un éléphant avec tout son harnachement, reconnaissable aux petites entailles gravées sur le dos. De celui-ci émerge une tête d'homme : son cornac, la personne chargée de conduire et de soigner l’animal. Cette pièce d'échecs est l'ancêtre du fou actuel. Dans une tradition alternative des échecs venant d'Inde et de Perse, l'alfil, du vieux persan qui signifie "éléphant", est décrit comme étant une tour qui se déplace à l'oblique. Il faudra attendre le courant du XIIIe siècle pour que la pièce évolue et devienne notre fou moderne.
L’œuvre L’Éléphant et son cornac correspond à la pièce du fou. D’après vous, est-ce qu’un éléphant représente bien cette pièce ? Ou y aurait-il un animal plus juste ? Je trouve que c’est une très bonne représentation. Le fou est une pièce à la fois puissante et un peu inattendue. Ce n’est pas une pièce majeure comme la dame ou la tour : c’est une pièce mineure, comme le cavalier. Mais elle peut être extrêmement forte, parfois même plus forte qu’un cavalier, parce qu’elle agit à longue portée.
Historiquement, le fou a d’ailleurs été associé à l’éléphant. Le jeu d’échecs vient de l’Inde, où les éléphants occupaient une place dans l’armée. Dans certaines langues, le nom de la pièce garde cette origine. En russe, par exemple, on n’a ni « évêque » (« bishop » en anglais), ni « fou » : on dit « slon », éléphant.
Quand les échecs sont arrivés en Europe, l’éléphant parlait sans doute moins à l’imaginaire local. On lui a donc trouvé d’autres équivalents.
Pièce d'échecs (roc), Adam et Eve - deux chevaliers combattant, vers 1120-1140, Saint-Albans, Ile de France, Normandie ?
Cette pièce d’échecs du XIIᵉ siècle est particulièrement ornementée. D’un côté, on voit deux chevaliers s’affrontant à la lance. De l’autre, Adam et Ève commettent le péché originel au pied de l'Arbre de Vie sur lequel s'enroule le serpent tentateur. Les faces latérales montrent le couple au travail après avoir péché : Adam bêche, vêtu d'une courte tunique, tandis qu’Ève file avec une quenouille. Sur la face supérieure sont sculptés en léger relief deux quadrupèdes (chiens, loups ou ours stylisés). Le roc est l’ancêtre de la tour. Provenant du perse rukh (le char), il devient rocca (la forteresse) en voyageant à travers l’Italie. C’est au XVIe siècle que la représentation sous la forme d’une tour se généralise.
L’œuvre Adam et Ève évoque la tentation, le péché originel. Est-ce aussi comme cela qu’on perd une partie : en cédant à la tentation d’un beau coup, d’une facilité, d’un sacrifice ou d’une prise de risque excessive ? Oui, tout à fait. On est souvent tenté par de beaux coups, de beaux sacrifices, des idées qui nous plaisent esthétiquement, mais qui ne sont pas forcément bonnes.
Il arrive qu’on ait envie de jouer une combinaison alors qu’on sait qu’elle ne marche probablement pas. Mais elle est belle, elle nous attire, et on commet une faute d’émotion. Ensuite, on perd la partie.
Les meilleurs joueurs du monde ont une grande discipline. Cela vaut pour leur travail hors compétition, mais aussi pour leur manière de réfléchir pendant une partie, de prendre une décision. De ce point de vue, cette œuvre représente très bien les dangers d’une partie d’échecs.
Pièce d'échecs : Roi trônant se tenant la barbe, vers 1200, Norvège
Couronné, trônant en position frontale, le roi saisit d'une main la fusée de son épée et tient sa barbe de l'autre, signe de force et de croissance dans le monde scandinave. Son attitude, avec l'épée posée sur les genoux, est celle de plusieurs rois d'échecs propres aux figurines Lewis (conservées au British Museum, Londres). Il est cependant le seul exemplaire connu qui se tienne la barbe. A l’origine, cette pièce semble avoir été ornée d'incrustations sur la couronne du roi, les orfrois de ses vêtements et la garde de son épée, en faisant un objet précieux et un signe de richesse.
À quel moment le roi cesse-t-il d’être ce vieux roi sage, qui se tient la barbe, pour devenir une pièce active du jeu ? Souvent beaucoup plus tôt qu’on ne l’imagine. En règle générale, on dit que le roi devient actif en finale, et qu’il faut alors l’amener vers le centre. Mais la beauté de cette pièce, c’est qu’elle peut devenir un véritable atout dès qu’il n’y a plus trop de danger sur l’échiquier. Dès qu’il reste peu de pièces, le roi peut sortir. Même dans certaines finales avec des dames, on peut amener le roi vers le centre, parce qu’il participe au plan. Les grands joueurs savent exactement quand il faut le faire.
Parmi ces quatre œuvres, laquelle vous parle le plus ? Et pour quelles raisons ? Je crois que je m’arrêterais sur Adam et Ève. Cette œuvre parle de la tentation, et c’est une question essentielle aux échecs. Il faut rester concentré, discipliné, lucide. Il faut résister à l’envie de jouer un coup simplement parce qu’il nous plaît, parce qu’il est spectaculaire, parce qu’on a envie d’y croire. C’est vrai aux échecs, mais aussi dans la vie. La vraie question est peut-être celle-ci : est-ce vraiment une bonne idée, ou est-ce seulement quelque chose que j’ai envie de croire ? On a souvent tendance à aller vers les conclusions qui nous arrangent. Il faut donc apprendre à challenger sa propre manière de penser.
Si vous jouiez avec des pièces comme celles-ci en compétition officielle, est-ce que cela modifierait votre manière de jouer ? Je pense que non, ou très peu. Quand un joueur d’échecs entre en compétition, il ne fait plus vraiment attention aux pièces comme objets. Elles deviennent abstraites. On sait ce qu’elles représentent sans avoir besoin de les regarder comme des figures. Les joueurs préfèrent en général des pièces classiques, parce qu’elles distraient moins. Mais une fois qu’on commence à réfléchir à une position, on raisonne presque comme dans un calcul mathématique. Que le symbole soit un point, une flèche ou une figure, dans la tête il représente toujours la même chose.
On dit souvent qu’une partie d’échecs est un chef-d’œuvre. Pour vous, les échecs sont-ils un art ? Oui, bien sûr. Les échecs sont un art, mais aussi un sport, un jeu et une science. Quand on trouve de belles combinaisons, quand on travaille des études — c’est-à-dire des positions imaginées pour trouver une solution unique, souvent très créative —, on est dans une forme d’art. Quand je trouve un beau plan, une belle idée sur l’échiquier, quand je sacrifie une pièce et que l’ensemble crée une harmonie, c’est de l’art. Mais quand il faut gagner, quand il faut obtenir un résultat, cela devient du sport. Quand on travaille les échecs de manière systématique, c’est une science. Et quand on joue devant un public, ou simplement au jardin du Luxembourg, cela redevient aussi un jeu.
Propos recueillis par Noham Selcer
Les quatre pièces d'échecs sont présentées salle 502, aile Richelieu, niveau 1
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