Photogramme du film "Les Héros du Louvre" d'Elie Chouraqui
Les Héros du Louvre sort en salles le 9 septembre. Le film évoque un épisode marquant de l’histoire du musée, l’évacuation de plusieurs milliers de ses œuvres à la veille de la seconde Guerre Mondiale. Elie Chouraqui s’inspire du récit transmis par son grand-père, qui y participa. Retour, en compagnie du réalisateur, sur une histoire au confluent de plusieurs mémoires.
Les Héros du Louvre retrace un épisode qui appartient à votre légende familiale. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de le porter à l’écran ? Quand on vous raconte une histoire depuis votre plus jeune âge, elle s’inscrit dans votre esprit comme une évidence. Vous ne vous rendez plus compte de son caractère exceptionnel. Pour moi, cette histoire était simplement celle de mon grand-père Babi, qui s’en était allé avec des œuvres du Louvre dans son camion pour empêcher que les Allemands ne les accaparent.
Qu’est-ce qui a motivé l’envie d’en faire un film ? Ma rencontre avec la productrice Alexandra Fechner a été cruciale, en ce qu’elle a motivé l’écriture du film. Elle avait lu l’Abécédaire que j’ai publié il y a quelques années et dans lequel j’avais choisi l’histoire de mon grand-père pour illustrer le mot « Héros ». « Cette histoire est extraordinaire » m’a-t-elle dit « il faut la raconter ». Le lendemain, je me mettais au travail.
Comment vous y êtes-vous pris pour lui redonner vie ? J’ai eu la chance que ma tante Colette, qui apparaît dans le film, soit toujours en vie à ce moment-là. Elle avait une mémoire très précise et j’ai passé plusieurs jours à remonter avec elle dans ses souvenirs. Par ailleurs, mon grand frère Maurice avait sept ans à la fin de la guerre, et il lui restait des bribes de cette histoire. J’ai donc pu la reconstituer, et le film est né.
Avant de vous lancer dans son écriture, quel rapport entreteniez-vous avec le Louvre ? Le Louvre, c’est chez moi. Quand mon grand-père était gardien de nuit au musée et qu’on ne savait pas où me mettre, on m’envoyait au musée. J’ai donc passé plus de temps dans ses couloirs que n’importe quel autre enfant je pense. Il y a une trentaine d’années, dans une salle du musée, un gardien m’a interpellé : “Elie, c’est toi ? Mais tu es le petit-fils de Babi !’’ Il avait reconnu le petit garçon que j’avais été… Le Louvre était donc en moi, je savais même très exactement dans quelles salles je voulais tourner et comment m’y prendre, avec quels axes de caméra. J’en profite d’ailleurs pour remercier Laurence des Cars, qui m’a chaleureusement ouvert les portes de la maison.
Comment avez-vous procédé pour raviver la mémoire du musée ? La matière ne manque pas : il suffit de chercher « Louvre en guerre » sur Internet pour accéder à des dizaines de pages de textes, de photos, d’archives.
On le voit d’ailleurs à certains cadrages, qui reproduisent quasi littéralement des images d’archives, comme l’emballage du Jeune mendiant de Murillo dans la Grande Galerie, ou la mise en caisse de la Vénus de Milo… Je me suis effectivement inspiré des photos anciennes qui sont nombreuses et très évocatrices. Par ailleurs, au-delà de mes recherches personnelles, j’ai travaillé avec des documentalistes pour être certain de ce que je racontais sur les lieux, les dates, mais aussi les personnages.
Photogramme du film Les Héros du Louvre, d'Elie Chouraqui
"Les Héros du Louvre", d'Elie Chouraqui
A commencer par le directeur des musées nationaux d’alors, Jacques Jaujard… Jaujard était un homme exceptionnel. Il avait organisé l’évacuation des œuvres du Prado pendant la guerre civile espagnole. Avant même le début de la seconde Guerre Mondiale, il avait compris le risque que les nazis faisaient peser sur les chefs-d’œuvre du Louvre. Il savait que le musée n’était à l’abri ni de leur convoitise, ni des bombardements. C’est pour cela qu’il a décidé très tôt de disséminer les œuvres du musée dans différents châteaux, notamment dans la vallée de la Loire. Pour ce faire néanmoins, il devait trouver des camions et des chauffeurs. Et c’est là que l’histoire a commencé pour Babi, mon grand-père.
Pour lui, que représentait le Louvre ? Pour lui, travailler là-bas, c’était vivre au milieu de ce que le monde avait fait de plus beau. Ce n’était pas un penseur ou un philosophe, mais il était habité par le sentiment que les artistes sont primordiaux, car ils sont ce qu’il reste d’une civilisation et d’une culture quand tout a disparu.
Quel genre d’homme était-il ? C’était un homme tout en rondeur, la bonté même. Pour moi qui suis le dernier de la famille et qui l’ai connu tard, je me souviens plus particulièrement des histoires merveilleuses qu’il me racontait, notamment sur le Louvre. Une en particulier m’a marqué : il m’avait expliqué que dans les salles égyptiennes, qui sont restées mes préférées, les momies sortaient de leur sarcophage la nuit pour discuter entre elles. Il inventait des histoires qui, pour un petit garçon, était extrêmement impressionnantes.
A l’issue du film, un personnage le qualifie de héros. Avait-il conscience d’en être un ? Non, car il disait qu’il n’était pas le seul : d’autres avaient fait la même chose que lui. Protéger les œuvres du Louvre a constitué un véritable acte de résistance. Ce qui est extraordinaire d’ailleurs, c’est que grâce à l’engagement d’agents du musée, quelques soient leurs fonctions, toutes les œuvres sans exception sont revenues à leur place. Cette entreprise collective de protection mériterait à elle seule une série, car elle recèle des histoires extraordinaires. Comme celle de ces employés du Louvre qui, la nuit, écrivaient « LOUVRE » en grandes lettres sur les toits des bâtiments où étaient entreposées les œuvres, afin que les bombardiers anglais et américains les épargnent. Ou encore celle de Jaujard, à la fin du conflit, qui va récupérer la Joconde dans le lieu où elle avait été mise à l’abri et la rapporte tout simplement dans sa voiture au musée.
Que sauve-t-on selon vous lorsqu’on sauve une œuvre d’art ? En sauver une, c’est préserver la vie. Ce n’est pas un hasard si les œuvres d’art sont souvent les premières choses que détruisent ou dissimulent les dictatures et les fanatiques. Les nazis se sont tout de suite attaqués à celles qu’ils considéraient comme « dégénérées ». Plus près de nous, les talibans ont fait de même avec les statues des Bouddhas de Bâmiyân… En portant atteinte à ces œuvres, on efface une mémoire. Or quand on perd sa mémoire, on perd son identité.
La mémoire historique est porteuse de leçons et de valeurs. A travers votre film, quelles sont celles que vous souhaitez transmettre ? Celle qui est essentielle, c’est l’importance de la cellule familiale et des transmissions qui s’y opèrent. Comme avec les musées qui, à l’image du Louvre, sont des puissants lieux de vie et d’apprentissage. Par exemple, un tableau comme Le Sacre de Napoléon de David est plus fort que n’importe quel livre d’histoire. Tout y est : les rapports de force, le pouvoir impérial en devenir… On peut comprendre une époque en l’observant, c’est fascinant. C’est pour cette raison que le Louvre est un lieu formidable : on y trouve absolument tout.
Parmi lesquelles des œuvres préservées par votre grand-père. Le film met en scène La Sainte Anne, de Leonard de Vinci. Etait-elle réellement dans son camion ?Je ne suis pas certain qu’il a vraiment sorti l’œuvre de sa caisse pour la montrer à ses enfants. Peut-être en a-t-il seulement parlé ce fameux soir-là. Mais cinématographiquement donner à voir l’œuvre sert un propos. Et il se trouve que celui-ci rejoint la légende familiale.
Que ressentez-vous, maintenant que vous avez revisité cette mémoire ? C’est très émouvant. Mes grands-parents ont été admirables. Il ne faut pas oublier qu’ils étaient juifs dans la France de Vichy, qu’ils étaient par conséquent particulièrement exposés. Pourtant, ils ont choisi de protéger des œuvres d’art… Encore une fois, mon grand-père insistait sur le fait qu’ils ont été nombreux à s’engager ainsi. Cela signifie qu’il est toujours possible d’agir de la meilleure des façons. Quand on pousse les gens vers l’intelligence et le bien, ils deviennent bons.
Propos recueillis par Olivier Saretta
Photogramme du film "Les Héros du Louvre" d'Elie Chouraqui
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