Le 6 juillet prochain, le Centre Dominique-Vivant Denon fêtera son dixième anniversaire. L’occasion pour Françoise Mardrus, directrice des Études Muséales et de l’Appui à la Recherche du musée du Louvre, de revenir sur une décennie placée sous le signe de l’ouverture.
Pourriez-vous présenter le Centre Dominique-Vivant Denon en quelques mots ?
C’est d’abord un lieu, situé dans les espaces les plus historiques du Palais, dans la Cour Carrée, face à l'Institut de France. Le Centre est installé depuis 2016 dans les anciens espaces de la Bibliothèque centrale des musées nationaux. C’est à la fois un lieu de savoir, un centre de ressources et un espace de réflexion consacré au Louvre et aux musées. Il accueille chercheurs, professionnels des musées, étudiants, amateurs et visiteurs curieux. Dès l’origine, l’idée était de créer un lieu ouvert, capable de dialoguer avec le public et avec des chercheurs extérieurs.
Au Centre Dominique Vivant-Denon, chercheurs et amateurs consultent des documents en salle de lecture.
Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la genèse de sa création ?
Le projet remonte à 2014, lorsque Jean-Luc Martinez m’a confié la préfiguration d’un centre de recherche au sein du musée du Louvre. Nous nous sommes installés dans l’aile sud de la Cour Carrée, alors occupée par la Bibliothèque centrale des musées nationaux, appelée à rejoindre l’Institut National d’Histoire de l’Art. Pendant deux ans, nous avons mené une vaste réflexion sur la place de la recherche au Louvre : enquêtes, entretiens, visites d’institutions internationales comme le Getty Research Institute ou le CASVA à Washington, rédaction d’un rapport de préfiguration.
Quel était l’objectif de ce travail préliminaire ?
L’enjeu était de créer un centre de recherche complémentaire aux départements du musée, capable de déployer une réflexion dans des domaines, définis autour de quatre grands thèmes : l’espace architectural et urbain, la place du monument et son histoire au cœur de la ville et du territoire ; l’espace muséal et la présentation des collections à travers l’évolution des pratiques muséographiques ; les missions du musée, l’histoire de son organisation et de son évolution socio-économique ; la place du musée dans la société, la question de ses publics et de ses valeurs.
Nettoyage et restauration du garde-corps au premier étage du Centre Dominique-Vivant Denon.
Ce n’est toutefois pas la seule vocation du Centre Dominique-Vivant Denon...
Depuis 2023, le Centre poursuit en effet un double objectif, au sein de la Direction des Études Muséales et de l’Appui à la Recherche, créée à la demande de Laurence des Cars pour renforcer l’activité scientifique au Louvre et sur le Louvre. D’une part, il soutient la recherche menée par les départements et l’ensemble de la communauté scientifique du musée, en développant des partenariats, en accueillant chercheurs et jeunes chercheurs, en organisant des colloques ou des séminaires. D’autre part, il constitue un centre de ressources doté de fonds documentaires et patrimoniaux ainsi qu’une bibliothèque de 40 000 titres consacrés à l’histoire du Louvre et aux études muséales ; cette transversalité est au cœur de notre identité.
Comment le Centre a-t-il donné corps à ces différentes ambitions au fil du temps ?
Cela s’est construit progressivement. Dans une grande maison comme le Louvre, la transversalité est un enjeu délicat. Nous avons très vite commencé à fédérer des ressources documentaires autour des études muséales et de l’histoire du Louvre. Parallèlement au fil du temps, nous avons aussi renforcé les partenariats scientifiques avec l’École du Louvre, la Fondation des Sciences du Patrimoine, l’INHA, le Collège de France, le CNRS, l’INRAP, l’association AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibition), le Centre allemand d’histoire de l’art, le Rijksmuseum, et d’autres institutions internationales. Ces collaborations permettent d’organiser des projets communs, d’accueillir des chercheurs et de soutenir la jeune recherche, notamment grâce au prix Denon et à la bourse financée par le Fonds Majid Boustany. Enfin, nous avons largement développé une programmation scientifique ouverte au public.
Conférence "Averroès au Louvre" par Jean-Baptiste Brenet, le 18 décembre 2024.
Cette attention portée au public constituait dès le départ un enjeu important à vos yeux…
Être un centre de ressources et d’accueil de la recherche était incontournable. Mais j’ai vite compris que pour exister pleinement, le Centre devait s’ouvrir au public. C’est comme cela que sont nés les « Vendredis Vivant Denon ». Ces soirées ont permis d’aborder des sujets aussi variés que l’architecture, la scénographie, la muséographie, les publics ou l’économie de la culture en réunissant professionnels et chercheurs autour d’une même table, devant un public d’amateurs.
Ce qui frappe surtout quand on regarde l’historique de la programmation du Centre, c’est la variété des thèmes abordés. De quoi cet éclectisme est-il le reflet ?
Au risque de me répéter, il reflète notre volonté d’ouverture. Nous avons toujours considéré que le musée ne pouvait pas se penser uniquement à travers ses collections. C’est pourquoi, outre l’histoire du Louvre, le Centre explore des domaines des sciences humaines et sociales, les enjeux postcoloniaux, environnementaux, ou l’art contemporain. Nous avons voulu faire du Centre un lieu de dialogue entre disciplines, complémentaire à l’actualité de l’auditorium. C’est ce qui explique la diversité des invités : philosophes, anthropologues, muséologues, artistes ou architectes, avec les archéologues et les historiens de l’art, conservateurs, universitaires ou commissaires d’exposition.
Justement certaines rencontres vous ont-elles particulièrement marquée ?
Difficile de trancher, car nous avons eu la chance d’organiser des rencontres mémorables avec des invités exceptionnels. Pour n’en citer que quelques-uns, Barbara Cassin, Philippe Descola, Souleymane Bachir Diagne, Nathalie Heinich, Anne Lafont, Jacqueline Lichtenstein, Glenn Lowry, Pierre Nora ou Krzysztof Pomian nous ont offert des échanges d’une grande richesse. Ce sont des moments formidables, qui montrent bien que le musée est un objet vivant, traversé par des questions de société.
Échange entre Donatien Grau, Valérie Coudin et Jean-Philippe Delhomme lors du vernissage de son exposition au Centre Dominique-Vivant Denon.
Quels ont été, selon vous, les temps forts de la vie du Centre depuis sa création ?
Il y en a eu beaucoup. La montée en puissance des « Vendredis Vivant Denon » a bien sûr été importante. La programmation du Centre a pris une nouvelle ampleur à la suite des travaux de mise aux normes réalisés pendant la période du Covid, nous permettant d’augmenter la jauge de 19 à 100 places.
Je garde également un souvenir très fort de certains événements artistiques, notamment l’exposition Cosmos 1939 imaginée par l’artiste Jean-Michel Alberola autour de Walter Benjamin et Georges Salles. Ce projet est né presque spontanément, à partir du lieu lui-même et de son atmosphère. Nous avons aussi accueilli des figures importantes du monde de l’art contemporain, avec la complicité de Donatien Grau, comme Kader Attia, ou le photographe allemand Juergen Teller, ou encore organisé des débats, comme les Pensées du Louvre, réunissant les directrices et directeurs de départements de collections du Louvre, ainsi que du musée national Eugène-Delacroix. Leur soutien et leur confiance ont contribué à faire connaître le Centre bien au-delà du Louvre.
L'exposition "Cosmos" de Jean-Michel Alberola au Centre Dominique-Vivant Denon.
Dix ans, cela se fête. Cet anniversaire donnera-t-il lieu à des événements particuliers ?
Oui. Le 6 juillet 2026, date anniversaire de l’ouverture du Centre, nous organiserons une après-midi de rencontres autour de trois grandes tables rondes. L’une reviendra sur la genèse et l’histoire du Centre ; une autre sera consacrée aux recherches menées au musée ; la troisième portera sur l’histoire du Louvre et les études muséales. Nous souhaitons aussi donner la parole à de jeunes chercheurs, à des partenaires scientifiques, à des artistes et à des visiteurs fidèles qui suivent nos activités depuis les débuts. Ce sera à la fois un moment de bilan, de transmission et, sans doute un peu, d’émotion.
En parlant de bilan, vous qui suivez l’évolution du Centre depuis ses débuts, quel est celui que vous tirez ?
Le bilan est réellement positif. En dix ans, le Centre a réussi à trouver sa place au sein du Louvre, et à démontrer l’utilité d’une structure transversale dédiée à la recherche sous toutes ses formes, à l’histoire du Louvre et aux études muséales. Nous avons montré qu’il existait une véritable attente, aussi bien de la part des chercheurs que des départements du musée et du public. Je suis également heureuse d’avoir pu maintenir cette ambition d’ouverture qui était essentielle à mes yeux. Le Centre est devenu un lieu identifié, fréquenté et reconnu, capable de faire dialoguer recherche scientifique, programmation culturelle et réflexion sur le musée contemporain.
Quelles pistes de développement identifiez-vous pour l’avenir du Centre ?
Je ne manque pas d’idées (rire). Les grands travaux à venir du quadrilatère Sully vont nécessairement transformer les espaces, et cela oblige à repenser notre implantation. Il faudra préserver ce qui fait l’identité du lieu tout en imaginant de nouvelles formes d’accueil, peut-être avec des espaces plus accessibles et davantage ouverts sur le musée.
Je pense aussi qu’il faut continuer à développer l’appui à la recherche, car les besoins de nos communautés scientifiques – et la demande – sont considérables. Les partenariats internationaux, le développement des projets européens représentent aujourd’hui des enjeux majeurs.
Enfin, il y a une réflexion plus large à poursuivre sur la place de l’histoire du Louvre au sein de l’institution. Cette histoire et les collections qui l’illustrent méritent d’être davantage valorisées, à travers des expositions, des acquisitions et de nouvelles formes de médiation. En dix ans, le Centre a acquis une véritable légitimité ; l’enjeu des prochaines années sera de lui donner les moyens de conforter et d’amplifier cette dynamique.
J’adresse mes plus sincères remerciements à celles et ceux qui ont œuvré à la création et à l’ouverture du Centre Dominique-Vivant Denon et œuvrent à son développement.
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