Acquisition d’un ensemble exceptionnel d’enluminures : La Passion du Maître du Boccace de Munich

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Le 24 mars 2026

Le fonds d’enluminures du département des Arts graphiques s’est récemment enrichi de quinze feuillets provenant d’un même livre d’heures exécuté dans le dernier quart du XVe siècle. Après neuf mois de restauration cet ensemble inédit sera bientôt accessible dans la salle de consultation du département des Arts graphiques. Rencontre avec Caroline Vrand, conservatrice du patrimoine en charge des collections de l’école française du XVe au début du XVIIe siècle.

En quoi consiste l’ensemble acquis en 2024 ?
Il s’agit de quinze enluminures peintes à Tours à la fin du XVe siècle, illustrant les principaux épisodes de la Passion du Christ ainsi qu’une assemblée de saints. Elles proviennent d’un livre d’heures aujourd’hui disparu. Conservées en mains privées dans une famille de l’ouest de la France, elles étaient inconnues jusqu’à ce qu’elles soient proposées en vente publique à Angers en février 2024.

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Maître du Boccace de Munich, présentation des enluminures dans un cadre ancien avant leur acquisition

Pourquoi cet ensemble est-il exceptionnel ?
Ce qui impressionne d’emblée, c’est la finesse d’exécution de ces enluminures, pleinement révélée après le dépoussiérage mené au sein de l’atelier de restauration du département. En dépit de la miniaturisation extrême du format, la qualité des peintures réside dans la composition de scènes savamment construites qui regorgent de détails d’une grande virtuosité. 
Il s’agit aussi d’un cycle où chacune des enluminures est traitée à la façon d’une peinture autonome. L’image est en pleine page et occupe l’intégralité de la surface du feuillet.. D’autre part, l’encadrement en relief feint qui borde chacune des enluminures leur confère l’allure de petits tableaux de dévotion, ce qui témoigne de l’ambition de l’artiste. Enfin, la disposition des textes au revers indique que dans le manuscrit originel, avant démembrement, les enluminures occupaient le verso des feuillets, le recto étant réservé au texte. Un tel agencement des images et du texte se rencontre principalement dans les manuscrits les plus luxueusement enluminés, comme les Grandes Heures d’Anne de Bretagne enluminées par Jean Bourdichon

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Maître du Boccace de Munich, Le Couronnement d'épines

Quels éléments vous conduisent à formuler l’hypothèse d’une commande exceptionnelle ?
Il faut souligner le caractère inhabituel de cette iconographie, presqu’intégralement consacrée à la Passion du Christ. Sur les quinze enluminures conservées, quatorze s’y rapportent, depuis le Christ au jardin des Oliviers jusqu’à la Mise au tombeau. Dans la production des livres d’heures du XVsiècle, aucun équivalent ne nous est parvenu d’un récit de la Passion si riche et continu, dans la mesure où le cycle suit la séquence narrative des textes de la Passion. Cette structuration singulière est véritablement exceptionnelle et permet de conclure que le livre d’heures dont proviennent ces feuillets ne relevait pas de la production commerciale courante. A la fin du Moyen Age, la ville de Tours rivalisait avec Paris, tant sur le plan économique que culturel ou politique, bénéficiant de la présence de la cour royale qui résidait le plus souvent en Val de Loire, notamment au château du Plessis-lès-Tours. Un foyer artistique de premier plan s’y était, de ce fait, constitué pour répondre aux commandes de la cour mais aussi d’une clientèle locale fortunée. 

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Maître du Boccace de Munich, La déploration du Christ

La question de l’attribution s’est alors posée ?
Naturellement, d’autant que ces enluminures portent de manière assez claire l’influence de Jean Fouquet, dont l’atelier se trouvait justement à Tours. La façon dont sont traités les rehauts d’or, par fines hachures, ou le modelé des visages soulignés de traits bruns sont ainsi caractéristiques. Le maître qui a réalisé cet ensemble de la Passion possédait également une très bonne connaissance de l’enluminure parisienne. 
Ces différents éléments conduisent à proposer d’attribuer cet ensemble à un artiste désigné par le nom de convention de Maître du Boccace de Munich. Figure de premier plan, il occupait une place importante dans l’atelier de Fouquet, il pourrait même s’agir de l’un de ses deux fils. Toutefois, il est possible que toutes les enluminures ne soient pas de la main du même peintre. On distingue en effet deux groupes, certaines enluminures présentant des couleurs éclatantes quand d’autres déclinent une gamme chromatique beaucoup plus sourde. Néanmoins ces dernières représentent toutes des moments de la Passion qui se déroulent de nuit. Pour ces scènes nocturnes l’artiste a pu souhaiter un traitement différent  afin de rendre une atmosphère particulière.

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Maître du Boccace de Munich, L'Arrestation du Christ

Au-delà de leurs qualités esthétiques évidentes, ces enluminures viennent-elles enrichir les connaissances dont on dispose sur le Maître du Boccace de Munich ?
Cet ensemble est effectivement très important de ce point de vue, car il vient enrichir de façon significative le corpus qui lui est attribué. L’étude approfondie de l’ensemble montre par exemple que ce cycle a largement inspiré d’autres enlumineurs tourangeaux de la génération suivante, ce qui confirme l’importance du maître au sein de l’atelier de Fouquet. Qu’un tel ensemble rejoigne les collections du département, qui conserve un fonds de référence pour l’enluminure tourangelle du XVe siècle, est donc tout à fait réjouissant. 

Ces enluminures pourront-elles bientôt être présentées au public ? 
Les chercheurs et les curieux pourront venir les admirer dans la salle de consultation du département des Arts graphiques, accessible sur réservation du mardi au vendredi de 13h30 à 17h30. Bien entendu, l’importance de ces oeuvres, leur exceptionnelle qualité, suscite aussi l’envie de pouvoir les présenter plus largement, par exemple dans le cadre d’un accrochage ou d’une exposition temporaire…

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Maître du Boccace de Munich, Le Portement de Croix

Focus sur la restauration

De février à octobre 2025 l’ensemble d’enluminures a fait l’objet d’une campagne de restauration. Laurence Caylux, coordinatrice des restaurations, et Ariane de la Chapelle, chargée de missions au département des Arts graphiques, nous en dévoile les principaux enjeux.

Quelles ont été les principales étapes de cette restauration ?
L.C. – Dans un premier temps une étude préalable a été menée par Axelle Deleau et Ariane de la Chapelle, qui a révélé la très haute qualité du parchemin utilisé, d’une grande finesse, tout comme la couche picturale. Elle a également permis d’identifier les désordres de la couche picturale, sale et empoussiérée, avec des zones de pulvérulence, des craquelures et ponctuellement des défauts d’adhérence. Cette étude a déterminé la nature de nos interventions.

Comment avez-vous procédé ?
L.C. – Nous avons d’abord procédé au dépoussiérage, qui est toujours très délicat sur ce type d’œuvre. Un dispositif d’aspiration léger et un pinceau fin ont été utilisés, ainsi que des gommes douces pour éliminer les amas de poussière accumulés dans les coins. Nous avons poursuivi par le refixage de la couche picturale, à la fois des pulvérulences et des soulèvements.

A.dlC. - Cette étape est très délicate, car elle nécessite l’utilisation d’un adhésif consolidant et d’eau. On procède à de nombreux essais pour trouver le dosage approprié avant d’intervenir sur les œuvres.

L.C - Il a également fallu stabiliser les supports. Le parchemin présentait en effet des déformations importantes, avec des ondulations plus ou moins marquées, qu’il convenait d’aplanir autant que possible. Cette opération demande du temps. Les enluminures ont d’abord été placées plusieurs heures dans une chambre d’humidité, dont on augmentait graduellement le taux d’humidité relative, de façon à ce que par absorption le matériau se relâche progressivement. Les feuillets ont ensuite été mis sous presse entre buvards. Ils y sont demeurés huit mois.

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Feuillet gondolé avant restauration

Une fois la mise à plat effectuée, il n’était pas question que les enluminures retrouvent le cadre dans lequel elles étaient présentées avant leur acquisition. Nous avons donc procédé à un nouveau montage. Les feuillets ont été intégrés dans des dépassants doubles afin de prévenir de futures déformations.

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Installation des dépassants

Après neuf mois de travail, quel est votre verdict ?

A.dlC. – Le travail fourni par Axelle Deleau pour refixer les différents points de fragilité des œuvres a été d’une délicatesse infinie. L’aspect des enluminures dans leur double dépassant est extrêmement réussi. Le travail fourni a payé, et nous sommes sincèrement satisfaits du résultat atteint, non seulement en termes de restauration mais aussi de conservation.

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